Lu dans "Que Choisir" n° 217 mai 1986 (extraits)

Votre maison est peut être empoisonnée

Lutter contre les insectes et les champignons qui envahissent vos poutres apparentes, vos meubles anciens ou les colombages de votre maison est une opération à la fois nécessaire et dangereuse. Nécessaire si l'on veut garder au bois toute sa solidité et sa beauté. Dangereuse car certains produits vendus à cet usage contiennent des substances toxiques non mentionnées sur les flacons. Des analyses en laboratoire et une enquête auprès des fabricants nous ont permis de reconstituer la composition de vingt-trois produits : seize contiennent des substances très dangereuses.

Rares sont en effet les fabricants qui indiquent la composition de leurs produits. La réglementation française ne les y oblige généralement pas, même si ces produits contiennent des substances toxiques. Pourtant savoir si un produit est dangereux ou pas est une information essentielle avant de l'utiliser à l'intérieur d'une maison. D'autant, que plusieurs études scientifiques américaines, notamment, ont montré que plusieurs années après le traitement, les substances insecticides ou fongicides utilisées continuent à se dégager du bois, contaminant, quand elles sont toxiques, l'atmosphère à l'intérieur de l'habitation. Ce danger bien réel est encore aggravé si les boiseries traitées se trouvent à l'intérieur des pièces de séjour : chambres, grenier aménagé en salle de jeu, etc?

Un fongicide d'une redoutable toxicité

Dans neuf des vingt-trois produits testés, nous avons décelé la présence de pentachlorophénol appelé, PCP en abrégé. Cet agent fongicide très efficace est aussi d'une redoutable toxicité lorsqu'il est inhalé, ingéré ou simplement mis en contact avec la peau.

La très officielle Agence américaine pour la Protection de l'Environnement (EPA) considère en effet dans un volumineux rapport publié en 1984, que le PCP est potentiellement cancérogène pour l'homme et tératogène pour l'embryon, c'est-à-dire susceptible d'engendrer des malformations foetales irréversibles. Une part importante de cette toxicité à long terme semble provenir des nombreuses impuretés présentes dans le PCP fabriqué industriellement. Le "PCP technique" contient notamment de l'HCDD (hexachloro-p-dioxine) et de l'hexachlorobenzène, substances connues pour leurs effets cancérogènes et tératogènes. Le PCP est également contaminé par d'autres dioxines. Cependant la terrible TCDD (tétrachloro-dibenzo-dioxine) de Seveso, de loin la dioxine la plus dangereuse, n'a pas été décelée comme impureté dans le PCP.

L'Agence américaine pour la Protection de l'Environnement déduit de ce constat toxicologique qu'une femme enceinte qui utiliserait elle-même un produit de traitement du bois contenant 5 % de PCP - soit la concentration habituelle des produits du commerce- ferait courir à son enfant des risques non négligeables.

Autre préoccupation de l'Agence : le PCP, au lieu de rester fixé dans le bois traité, se dégage dans l'air ambiant durant des années. Le rapport de l'EPA cite notamment une étude réalisée par les services californiens du Département de la Santé : dans un immeuble de bureaux qui venait d'être construit à Long Beach et dont les poutres avaient fait l'objet d'un pré-traitement industriel à base de PCP, la concentration de cette substance dans l'air ambiant s'élevait en moyenne à 50 microgrammes par mètre-cube. Teneurs qui selon l'EPA peut être associée à des effets toxiques aigus. Conséquences : des analyses d'urine effectuées sur 37 volontaires montraient que deux semaines à peine après s'être installés dans leurs nouveaux locaux de travail, la moitié d'entre eux étaient déjà contaminée par le PCP.

Les émanations de PCP se réduisent certes avec le temps, mais ne disparaissent pas. L'EPA cite d'autres études montrant des concentrations de PCP de 0,5 à 10 microgrammes par mètre-cube dans l'air ambiant, d'édifices dont les srtuctures en bois avaient anciennement été traitées avec cette substance.

Devant la gravité des risques encourus, l'EPA a décidé donc de réglementer de façon draconienne l'utilisation du PCP. Depuis 1984 il est interdit aux Etats-Unis de faire usage de produits de traitement du bois contenant du PCP à l'intérieur des habitations. Il est aussi interdit d'employer, à l'intérieur des édifices, du bois pré-traité industriellement au PCP. En extérieur seuls les applicateurs agréés ayant bénéficié d'une formation professionnelle appropriée sont autorisés à effectuer des traitements à base de PCP. Et encore doivent-ils être obligatoirement équipés de lunettes, masque à gaz, gants et vêtements totalement imperméables !

Campagne anti PCP en RFA

En Europe, la Suède est le seul pays à avoir adopté une législation soucieuse de la santé des consommateurs : le PCP y est totalement interdit depuis 1977.

En Allemagne fédérale où l'usage du PCP est autorisée, les produits contenant ce fongicide ont cependant quasiment disparu du marché. Car depuis trois ans le PCP est en RFA au centre d'une violente campagne d'opinion dénonçant les dangers et les graves préjudices que font encourir certains produits de traitement du bois. La création en mai 1983 de l'IHG, "association des victimes des produits de préservation du bois", servit de catalyseur à cette prise de conscience collective. Un an après sa création l'IHG comptait déjà quelque 5500 adhérents à travers l'Allemagne.

Toutes ces personnes s'affirmaient victimes de la même sinistre aventure. Après application à l'intérieur de leur habitation d'un produit de traitement du bois contenant du PCP ou de l'HCH (hexachlorocyclohexane), substance insecticide, un ou plusieurs membres de leur famille avaient commencé à se plaindre brusquement de troubles de santé.

La liste des symptômes les plus fréquemment rencontrés est impressionnante : fatigue subite, malaises, nausées, maux de tête, amaigrissements, chute de cheveux, irritation des muqueuses, conjonctivite, bronchite, insomnie, troubles nerveux, états dépressifs.

Devant la gravité et la persistance des troubles, l'impuissance à les faire cesser malgré de nombreuses consultations d'experts ou de médecins, plusieurs dizaines de familles durent se résoudre à déménager. Ainsi, Madame Zapke, présidente de l'IHG, l'Association des Victimes, s'est vue contrainte de quitter avec son mari et ses enfants une maison à colombages qu'ils venaient de rénover. De nombreux adhérents de l'IHG ont aussi entamé une procédure judiciaire visant à obtenir réparation du préjudice subi auprès des fabricants ou des applicateurs de produits de traitements incriminés. Mais il est encore trop tôt pour savoir si ces personnes obtiendront gain de cause devant les tribunaux.

Devant l'émoi suscité en Allemagne par cette affaire, l'Office Fédéral de la Santé, le BGA a pris l'initiative de publier une brochure d'information consacrée aux produits de traitement du bois.

Le BGA fait preuve dans cette brochure d'une honnêteté et d'un sens des responsabilités qu'on aimerait trouver le plus souvent au sein de certains ministères ou administrations françaises... Cet organisme reconnait que l'exposition au PCP peut provoquer les troubles de santé que nous avons cité ci dessus. Il conseille donc aux victimes de ces troubles d'essayer dans un premier temps de réduire les émanations de PCP en recouvrant le bois malencontreusement traité d'un vernis imperméable et en assurant une bonne ventilation des pièces contaminées. "Si ces mesures ne suffisent pas à faire cesser les problèmes de santé, on ne peut faire autrement que de changer de domicile" conclut le très officiel BGA !

France : la politique de l'autruche

En France, qu'en est-il ? Les fabricants de produits de traitements du bois peuvent le plus légalement du monde mettre autant de PCP dans leurs formules qu'ils le désirent. Pour les concentrations inférieures à 10 %, la réglementation ne les oblige même pas à indiquer la présence de PCP ! Aussi ne se privent-ils pas d'en ajouter à leur produit un peu à tort et à travers, même quand la présence d'un fongicide ne s'impose pas.

Nous avons insisté sur les dangers du PCP. Mais nous aurions pu prendre aussi l'exemple d'autres substances pesticides présentes dans de nombreux de produits de traitement du bois. En se reportant au tableau on pourra en effet s'apercevoir que dans leur majorité les produits que nous avons analysés contiennent des pesticides organochlorés comme l'aldrine, la dieldrine ou le lindane, substances suspectées d'être potentiellement cancérogènes pour l'homme au même titre que le xylène. Les solvants utilisés, les solvants lourds notamment, sont par ailleurs loin d'être inoffensifs pour la santé.

Le cas du lindane cependant est particulier. Cet agent insecticide demeure en effet irremplaçable dans le traitement curatif des charpentes infestées d'insectes xylophages : il n'existe pas de produits de substitution aussi efficaces. Il n'en est pas moins vrai que du fait de sa toxicité, de sa rémanance et de sa volatilité dans l'environnement, le lindane devrait être réservé à cet usage et en aucun cas être utilisé dans des produits de traitement préventif du bois. D'autant qu'il existe d'autres insecticides possédant une bonne efficacité préventive, les pyréthrines de synthèse notamment (perméthrine, cyperméthrine, décaméthrine).

Certains fabricants l'ont d'ailleurs compris : devançant leurs concurrents, ils sont en train de changer complètement leur gamme grand public afin d'offrir aux consommateurs des produits davantage respectueux de leur santé et de l'environnement.C'est le cas des sociétés Xylochimie, Solvay ou V33 qui viennent ou qui sont sur le point de supprimer, dans certains de leurs produits, le PCP et de remplacer le lindane par des insecticides ausi efficaces mais beaucoup moins toxiques (voir tableau). Cette initiative les honore. Elle est cependant insuffisante car nous savons par exemple que Xylochimie a décidé de commercialiser des produits à base de PCP auprès des professionnels du traitement du bois. Le fait que cette société soit une filiale de Rhône-Poulenc, fabricant de PCP, n'est sans doute pas étranger à cette décision.

Nous demandons donc aux pouvoirs publics :

- d'interdire, comme aux Etats-Unis, l'usage du PCP à l'intérieur des habitations et sa commercialisation auprès des non-professionnels.

- d'interdire l'utilisation dans des produits de traitement du bois de l'hexachlorocyclohexane technique, du xylène, de l'aldrine et de la dieldrine (ces deux derniers insecticides sont en effet déjà interdits dans l'agriculture depuis 1973) qui peuvent tous être remplacés par d'autres substances moins toxiques.

- de mettre la réglementation française enfin en conformité avec la directive européenne du 26 juin 1978 (L206). Cette directive prévoit d'obliger les fabricants à indiquer sur l'emballage la composition détaillée de leurs produits et la toxicité éventuelle des substances utilisées (mention en toutes lettres des effets irritants, cancérogènes, tératogènes)."

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