Lu dans la revue "Que Choisir" N° 389 de janvier 2002

Air intérieur

La pollution à pleins poumons

 

Près de neuf cents logements analysés. Un franc succès pour notre opération sur l'air intérieur des habitations menée en janvier dernier (QC no 378). Et un constat préoccupant. La pollution chimique touche trois logements sur quatre.

L'air de votre logement est-il pollué?» En janvier 2001, nous vous proposions d'analyser l'air que vous respirez à domicile. Notre offre a recueilli un franc succès. Vous avez été près de 900 à commander notre kit de prélèvement. Au total, notre laboratoire a réalisé 1634 analyses: 855 ont porté sur les composés organiques volatils (COV), et 779 sur les aldéhydes. Une opénation qui nous permet aujourd'hui d'en savoir un peu plus sur l'atmosphère intérieure des logements. Voilà un an, nous avions dressé un premier constat à partir de prélèvements effectués dans deux habitations triées sur le volet. Un appartement parisien qui posait a priori problème. La propriétaire, malade quand elle y séjournait, avait dû quitter les lieux à la suite de travaux de peinture. Et un pavillon situé en lisière de forêt de Fontainebleau, hors des axes routiers, et dans lequel les occupants ne ressentaient aucun trouble. Dans les deux cas, nous avions comparé l'air du logement à l'air extérieur des environs immédiats. En ville comme à la campagne, il faisait nettement plus mauvais dedans que dehors. L'air intérieur contenait un cocktail de polluants chimiques toxiques ou allergisants.

Les 885 logements analysés par notre laboratoire confirment, hélas! ce premier constat. La pollution chimique est omniprésente. Le formaidéhyde, par exemple, est partout. Et à des concentrations supérieures aux recommandations de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) pour les populations dites sensibles (asthmatiques, allergiques ... ) dans 90 % des cas (voir p. 53). Quant aux concentrations en COV, elles dépassent le seuil qui définit un air de qualité aux Etats-Unis, dans trois habitations sur quatre. En se référant à la limite moins sévère fixée en Allemagne, 54% des logements restent contaminés (voir ci-contre). Les niveaux sont évidemment très variables d'une habitation à l'autre: 47 µg/m3dans la maison la plus saine, 26 398 µg/m3 dans la plus contaminée. Dans l'ensemble, un bilan plutôt médiocre.

Une solution, la ventilation

La pollution n'a pourtant rien d'une fatalité. En témoigne la trentaine de logements indemnes, ou presque. On peut donc respirer un air sain chez soi. La recette ? Que les forcenés cki ménage se rassurent, personne n'a banni les produits d'entretien. En revanche, d'après les témoignages recueillis, les formulations en aérosols, les cires vaporisables, les bombes dépoussiérantes n'ont pas droit de cité dans ces domiciles sains. Autre point commun, il n'y a pas eu de travaux dans les deux ans qui ont précédé l'analyse. Enfin, l'ouverture généreuse des fenêtres tous les matins semble de règle. Campagne, montagne ou grande ville réputée polluée, le lieu d'habitation ne joue aucun rôle.

Les résultats ont surpris, et parfois choqué les intéressés. Difficile d'admettre que l'on pollue son intérieur douillet. Le mythe de la contamination venue de l'extérieur en raison des rejets automobiles et industriels a la vie dure. « On vit dans la verdure à la campagne, on n'a pas de zone industrielle près de chez nous... ", « J'habite une grande maison dans un village de montagne où l'air est très pur » Ces propos pris parmi d'autres le prouvent, la menace reste perçue comme extérieure. Cette pollution-là existe, loin de nous l'idée de la nier. Mais les COV et les aldéhydes détectés proviennent surtout des activités domestiques. Les appartements parisiens affichant des taux de COV très bas le prouvent.

À la lumière des nombreux entretiens réalisés avec les occupants, plusieurs constats s'imposent. Aucun doute, la ventilation joue un rôle majeur. Une partie des domiciles pollués sont des maisons individuelles récentes, bien isolées et chauffées à l'électricité. Les propriétaires n'ouvrent pas les fenêtres l'hiver Ils comptent sur leur seule VMC (ventilation mécanique contrôlée) pour renouveler l'air.

La présence de garages, attenants au rez-dechaussée ou situés en sous-sol, correspond souvent à de fortes teneurs en toluène. Les vapeurs d'essence s'infiltrent dans l'habitation.

Autre source, le bricolage. Roger a pris l'habitude de peindre dans son sous-sol, à la cave. Le tube d'analyse placé au rez-de-chaussée, dans le séjour, témoigne d'un niveau d'exposition professionnelle (24 858 µg/m3).

Autre point commun entre bon nombre de logements à fortes concentrations de COV, la présence de meubles anciens entretenus avec amour et parfois frénésie. Michèle a cru à une erreur en recevant ses résultats. « J'avais posé le tube sur ma table de chevet, j'ai découvert que je respirais des substances chimiques pendant mon sommeil. » L'explication est venue de sa femme de ménage, qui vaporisait de la cire sur les meubles toutes les semaines. Traitement fréquent à la cire et dépoussiérants en aérosol expliquent une partie des cocktails forts en hydrocarbures.

Persistance des émanations

Autre point préoccupant, la persistance de ces polluants. Ainsi, 26 398 µg/m3 chez Éliane, qui avait fait refaire peintures et parquet un mois avant l'analyse. Plus étonnant encore, le cas de José, non-fumeur et peu porté sur les produits d'entretien. I:analyse de son domicile révèle une pollution importante par les hydrocarbures. I:explication la plus plausible ? Il a hérité dune armoire plusieurs fois centenaire qui fut astiquée à la cire au moins une fois par semaine pendant une dizaine d'années. Aujourd'hui encore, ene continue de dégager des composés chimiques! La plus grosse surprise de ces analyses, c'est bien la durée d'émission des matériaux et des produits d'entretien. Le phénomène est connu pour le forrnaldéhyde, il se confirme sur les autres polluants volatils. Une fois émis,il est probable quils colonisent d'autres supports poreux puis se diffusent petit à petit dans l'air.

Avec quelles conséquences pour la santé des occupants ? Certains de nos lecteurs vivant dans un intérieur pollué sont atteints de troubles chroniques, notamment allergiques, d'autres se portent comme un charme. « Le seul mélange de polluants que l'on ait évalué, souligne Frédérique Grimaldi, professeur de toxicologie à la faculté de pharmacie de Marseille, c'est la fumée de tabac, avec ses 4 000 composés partagés entre gaz et particules. Outre le facteur cancerogène l'aérosol tabagique renforce le risque d'apparition d'asthme chez l'enfant et aggrave les symptômes de l'enfant asthmatique. Il est impliqué dans les phénomènes allergiques. » Impossible d'étendre ces conclusions aux cocktails de COV et d'aldéhydes. détectés. « La toxicologie travaille sur les molécules indépendamment les unes des autres. On connaît le potentiel toxique d'un certain nombre de substances mais à peu près rien des mélanges de composés, note Maurice Rabache, chef de projet toxicologie au Cnam (Conservatoire national des arts et métiers). De plus, la toxicologie a l'habitude de travailler sur les milieux professionnels. Dans Mabitat, il s'agit d'une exposition prolongée mais à faibles doses. »

Résultat, il n'existe pas de normes, pas de réglementation, aucune exigence sur les émissions des produits, des matériaux. Un scandale que nous dénoncions l'an dernier au vu de deux logements contaminés. Cette fois, les analyses portent sur 885 habitations, dont une grosse moitié trop chargée en substances chimiques. La pollution intérieure relève bien d'un problème de santé publique. Étiquetage de la composition des produits, affichage des émissions des matériaux, information des consommateurs s'imposent. En attendant que les professionnels y consentent, préférez le naturel. Bois massif plutôt qu'aggloméré, liège plutôt que PVC, revêtements sans colle. Évitez les aérosols qui relarguent dans l' air, ne multipliez pas les produits d'entretien, optez pour les formulations sans solvant.

Élisabeth Chesnais


 

 Nos analyses

 

Il n'existe aucune norme concernant la qualité de l'air dans l'habitat en France. Nous nous référons aux seuils américain et allemand qui définissent une atmosphère intédeure saine sur le plan chimique(1) . Les analyses ont été faites en hiver, saison où l'on aère peu. Les résultats seraient sans doute moins préoccu-pants en été. Nous avions recommandé de placer les kits d'analyse dans la chambre à coucher où on passe le plus de temps. La plupart des lecteurs ont suivi ce conseil. Quand il y avait des enfants, les kits ont souvent été placés dans leur chambre. Les aldéhydes n'entrent pas dans la catégorie des composés orga-niques volatils définie par l'OMS, bien qu'ils participent à la pollution chimique. Nous les présentons donc séparément. D'après nos entretiens, certains lecteurs ont commandé le kit parcequ'ils étaient inquiets. Beaucoup l'ont fait par curiosité, persuadés qu'il n'y avait pas de pollution chez eux.

(1) Les résultats reçus par nos lecteurs comportent une appréciation du laboratoire, qui, par convention, se réfère aux seuils retenus pour l'air extérieur.


 Formaldéhyde Omniprésent

 

Elle était jeune et travaillait depuis quelques jours dans un bureau au parquet fraîchement vitrifié. Tout à coup, une crise d'asthme d'une violence inouïe. Elle en est morte. L'affaire est en cours d'instrucion. Mais un spécialiste qui travaille sur ce drame désigne le coupable. il s'agirait du formaldéhyde, un gaz émis par le vitrificateur appliqué sur le plancher. Les mesures faites peu après le décès attestent de sa présence. Le formaidéhyde est malheureusement omniprésent. Tous les logements analysés en contiennent et, dans 90 % des cas, à des teneurs qui n'ont rien d'inoffensif. Redoutable par son pouvoir irritant et allergisant, il provoque irritation des yeux, de la peau, populations sensibles à plus de 10 µg/m3, l'ensemble de la population à plus de 100 µg/m3, ces valeurs étant établies pour une durée de 30 minutes. Or, l'exposition domestique a lieu en continu et sur de longues périodes. En effet, les témoignages que nous avons recueillis démontrent que les émissions durent des années. Karl a meublé son bureau d'étagères lkéa Billy voilà douze ans. La teneur de la pièce est encore de 71,5 µg/m3. Rien de très étonnant puisque ce modèle avait défrayé la chronique en 1992 en raison des émissions de formaldéhyde. Chez Pierre, 155 µg/m3. À l'origine probable de cette forte teneur, le parquet synthétique stratifié posé voilà huit ans. Dans tous les cas, nous avons pu relier le taux élevé de formaldéhyde à la présence de parquets vitrifiés, de revêtements de sol stratifiés ou de panneaux de bois en aggloméré.


benzène Cancérogène certain

Le Congeil supérieur d'hygiène publique de France (CSHPF) fixe un objectif de 2 µg/M3 au maximum. Le benzène est classé cancérogène certain pour l'homme. Il est notamment impliqué dans les leucémies et les lymphomes (cancers des cellules du système immunitaire). Les enfants et les femmes enceintes constituent une population particulièrement sensible. « Parmi les cancers frappant les enfants, 45 % sont des leucémies et des lymphome. Ces cancers sont en progression. Chez l'adulte, on note une forte augmentation des lymphome.Le benzène est suspecté », affirme André Cicolella, toxicologue et chercheur à l'Ineris (Institut national de l'environnement et des risques industriels).


Les polluants à la source

ALDÉHYDES Formaldéhyde.

• Bois agglomérés (QC n- 367) ;

• sols stratifiés;

• colles à moquettes, papiers peints, carrelage

• vitrificateurs ;

• cosmétiques;

• tissus infroissables. ...

autres Les aldéhydes sont une des signatures de l'aérosol tabagique. Le tabac est évident quand le taux d'acétaldéhyde est élevé. L'acroléine peut provenir de la friture.

COMPOSES ORGANIQUES VOLATILS

Benzène Dans la fumée de cigarette, à l'état d'impureté dans les formulations à base d'hydrocarbures aliphatiques. Composés chlorés

• Produits antimites

• nettoyage à sec;

• décapants;

• . désinfectants WC

Hydrocarbures aliphatiques

• huiles pour parquets;

• cires;

• vernis;

• bombes dépoussiérantes

• colles.

aromatiques

• vapeurs cressence

• tabac;

• poêles à pétrole

• sous-couches de moquettes;

• peintures ;

• papiers peints.

Terpènes

• désodorisants

• parfums d'intérieur;

• nettoyants parfumés.

Toluène

En particulier dans les colles organiques et les vapeurs d'essence.


aldéhydes

 Une grande famille

«Les aldéhydes sont tous de puissants irritants, aussi bien pour la peau que pour les muqueuses respiratoires, note Frédérique Grimaldi, Pr de toxicologie. Certains sont cytotoxiques, ils endommagent la cellule et l'empêchent de se développer normalement Le formaldéhyde est classé concerogène probable pour l'homme, l'acétaldéhyde cancérogène possible. Du point de vue de la toxicité, le formaldéhyde, l'acé-taldéhyde et l'acroléine sont les plus préoccupants. »

composés organiques volatils

Composés chlorés. Forte toxicité

Une forte toxicité reconnue pour tous les composés à base de chlore. « Tous les hydrocarbures chlorés posent problème. Ce sont des produits stables qui se dégradent lentement et risquent de s'accumuler dans l'organisme, explique Maurice Rabache, toxicologue. L'exposition permanente à ces toxi ques est préoccupante. » Dichlorobenzène, tétrachloroéthylène et trichloroéthylène sont très irritants et suspectés d'être cancérogènes, leurs effets étant prouvés chez l'animal.

Ethers de glycol. Les teneurs régressent

Le combat de Que Choisir contre les éthers de glycol commence à porter ses fruits. Nous n'avons pas retrouvé de teneurs élevées, un net progrès par rapport aux deux logements testés courant 2000 (QC n° 378). L'éthy1glycol, classé parmi les plus redoutables pour ses effets toxiques sur l'appareil reproducteur masculin, la fertilité féminine et le foetus, est cependant présent dans 24 % des logements, heureusement à des teneurs très faibles, mais cela prouve qu'il n'a pas totalement disparu des processus de fabrication. Pour acheter des produits d'entretien, des peintures, des vernis sans éthers de glycol, reportez-vous à la liste publiée dans notre numéro de septembre 2001 (QC n° 385).

Hydrocarbures. Attention au benzène

Aliphatiques. Ces composés ne sont pas très toxiques. Leur présence est moins préoccupante que celle des aromatiques ou des chlorés. Aromatiques. Le benzène est le plus redoutable. Le toluène, très volatil, est un puissant neurotoxique. Une partie des hydrocarbures aromatiques polycycliques est cancérogène.

Terpènes. Irritants

Ces composés odorants servent à masquer les mauvaises odeurs des formulations ou à les parfumer. Ils existent à l'état naturel, le pinène dans le pin, le limonène dans le citron. Le limonène est irritant et sensibilisant.

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