Lu dans "Libération" du 25 janvier 1995

 

Périls en la demeure

Etre malade en restant chez soi. C'est possible et même courant. Depuis quelques années, les médecins ont remarqué une recrudescence des allergies, inflammations et intoxications diverses contractées à l'intérieur des habitations et des bureaux. Ces désagréments peuvent être provoqués par l'existence dans les murs ou les canalisations de petits parasites comme les blattes, les acariens ou les cafards, qui pullulent dans les atmosphères tièdes et moites des habitations modernes. Mais il ne suffit pas toujours de bien aérer ou de supprimer les matelas de laine pour rester en bonne santé. Avec vingt ans de retard sur ses voisins, la France est en train de découvrir que certains matériaux de construction ou de décoration, peintures, revêtements ou autres mousses d'isolation peuvent être nocifs.

Maux de tête, rhinites, allergies, asthme, pneumonies : les bâtiments peuvent rendre malades. La qualité de l'air domestique, qu'on suppose généralement moins pollué que l'atmosphère extérieure, mérite pourtant elle aussi d'être surveillée. D'autant que l'homo urbanus passe près de 90 % de son temps entre quatre murs, chez lui, au bureau, dans les magasins.

Réunis à Nantes la semaine dernière, quelque deux cents experts, médecins, ingénieurs et architectes ont fait le point, plongeant dans un bain néo-hygiéniste. Né au xix e siècle, l'hygiénisme, qui était grandement fondé sur les ravages de la tuberculose, était plutôt passé de mode à l'ère des antibiotiques. Or voilà qu'il reprend du poil de la bête. La recrudescence des allergies respiratoires, au poil de chat, au pollen, mais aussi aux fiantes de blattes et d'acariens, n'y est pas pour rien.

Les bestioles de l'humidité

"Réalisé depuis vingt ans pour économiser l'énergie, le confinement des habitations encourage le développement des acariens, des blattes et des allergènes de chat " dit le Dr Dissault, de la Direction générale de la santé. Doubles-vitrages, chasse au vent coulis, isolation des portes et fenêtre calfeutrées, suppression des conduits de cheminée rendent les logements de plus en plus étanches. Le manque d'aération accroit l'humidité provenant des vapeurs de cuisines, des douches et même celles des plantes vertes ou de la respiration humaine. Cette humidité se condense près des parois froides et l'atmosphère se charge de spores de moisissure que l'on respire.

Les acariens et les blattes qui adorent cette tiédeur moite se reproduisent alors à qui mieux mieux. Dans la maison, elles ont une prédilection pour les lieux sombres, chauds et humides : fonds de placards, recoins de salle de bains, conduits et tuyauteries. La conception actuelle des immeubles, bureaux et équipements publics favorise la répartition de ces colonies de cafards, via les canalisations, les gaines techniques, vides ordures et colonnes montantes.

Attention aux moquettes

Chez soi, la prévention des foyers d'allergènes est simple : aérer la literie en grand régulièrement, éviter les matelas et moquettes en laine, véritables réservoirs d'acariens. Préférer les nouveaux revêtements synthétiques et antiallergéniques. Un sol lisse facilement lessivable permet de cumuler le lavage et l'indispensable aération. Les peintures acaricides ne servent pas à grand chose : ces petites bêtes ne grimpent pas aux murs. Certaines de ces peintures sont d'ailleurs hautement toxiques !

Enfin, dans les endroits à risques, il convient de signaler les cabinets des allergologues. C'est là qu'un asthmatique risque le plus une crise. Cette version nouvelle du cordonnier le plus mal chaussé est souligné par Christian Cochet, ingénieur au Centre scientifique et technique du bâtiment (CSTB) "c'est dans les salles d'attente des allergologues que l'on dénombre le plus d'allergènes du chat, que le passage de l'aspirateur ne fait qu'envoyer en l'air. A la limite, il faudrait une salle blanche, désinfectée chaque soir au bactéricide, et hyperventilée ".

Composés organiques volatils

L'hygiène des bâtiments se mesure d'abord à ce que l'on y respire. Avec près de vingt ans de retard sur ses voisins, la France découvre aujourd'hui que les matériaux de construction et de décoration peuvent être nocifs. Premiers épinglés, les mousses d'isolation thermique utilisant l'urée-formol et les panneaux en particules de bois exalant du formaldéhyde qui peut irriter les voies respiratoires et les yeux. Depuis dix ans, les industriels ont réussi à limiter les vapeurs émises par les panneaux dérivés du bois, et la France rejoindra cette année les normes allemandes, quatre fois plus draconiennes.

Le CSTB étudie désormais les papiers peints, moquettes, parquets vitrifiés, dalles de linoléum, peintures et vernis, colles et enduits, meubles en agglo, laines isolantes et leurs émanations de composés organiques volatils (COV) comme le formaldéhyde, le benzène, l'acétone, l'hexane, le toluène, le trichloréthylène. Une cinquantaine de ces douceurs ont été identifiées, s'évaporant dès le déballage du produit ou sur une longue durée après pose ou installation. L'effet persistant s'observe avec les matériaux solides, moquettes, isolants, papiers peints. Même faibles, les concentrations dans l'air intérieur s'avèrent dix supérieures aux concentrations de l'air extérieur.

Mieux connaitre les produits

Les maisons neuves ou rénovées sont plus exposées que les habitats anciens. Effets estimés : irritations des muqueuses et de la gorge, yeux qui piquent, voire fatigue et somnolence quand les concentrations de ces COV dépassent 25 mg par m 3 . Les risques respectifs de chaque COV sont mal connus, comme leur nocivité à long terme ou les effets de l'interaction de ces émanations gazeuses. Des recherches sont pourtant en cours pour agréer les produits les moins nocifs selon des standards européens à établir. Aux USA, les fabricants de moquettes commencent à informer leurs clients des émissions de COV générés par leurs produits.

Au demeurant, il faut craindre que la connaissance des risques ne fasse que suivre la mise en oeuvre de matériaux. L'amiante offre un exemple évident de ce retard à l'allumage. Les premiers troubles occasionnés par l'amiante date de 1912. A l'époque, personne n'a cru les travailleurs exposés et les enquêtes médicales ont conclu au non lieu. Il a fallu attendre les années 70 pour prouver scientifiquement le risque repéré soixante ans auparavant et aujourd'hui on ne connait pas encore tous les endroits où s'est nichée l'amiante notée anonymement comme-flocage de protection- dans bien des plafonds à l'époque où les risques étaient méconnus ou niés.

D'autant que la prolifération de nouveaux matériaux de synthèse, dont on sait qu'ils ne sont pas totalement inertes mais dont on ne maitrise pas les interactions, rend la prévention difficile. "Il y a actuellement tellement de substances chimiques crées chaque année, et de matériaux qui les intègrent, que l'évaluation toxicologique ne suit pas" soupire Christian Cochet au CSTB."

Nicolas de la Casinière

 

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