Lu: dans le journal "Lacroix" mardi 28/10/2003

Mettez-vous à sa place : Georges Méar est heureux. Ce 1er novembre 1989, il emménage avec son épouse dans une maison neuve qu'il vient de faire construire, à Brest. Tout est moderne, rutilant, pimpant, l'architecte a fait du beau travail.

C'est pourtant le début d'un calvaire. Les Méar, surtout madame, commencent à souffrir d'affections jusque-là inconnues. Des plus banales - nez bouché, irritation des yeux, maux de tête - aux plus curieuses : difficultés de concentration et d'élocution, oppression thoracique, fatigue chronique, asthme. Or, Georges Méar, qui est pilote sur Boeing, s'absente souvent et, à chaque fois qu'il quitte Brest, il va mieux, beaucoup mieux.

 

Que se passe-t-il ? Au terme d'une longue enquête qu'il raconte dans un livre éclairant et convaincant (Nos maisons nous empoisonnent, Éditions Terre Vivante, 190 p., 16 Euro), il s'estime victime d'un empoisonnement chimique lié aux matériaux utilisés pour la construction de sa demeure. Est-il, comme on le dit familièrement, parano ? Ne serait-il pas atteint, au fond, d'un de ces troubles pyschosomatiques dans lesquels on range opportunément tout ce qu'on ne comprend pas ?

 

Méar, en tout cas, s'informe, et aux meilleures sources. Il existe bel et bien une littérature scientifique de haut niveau - pour l'essentiel, il est vrai, dans les pays anglo-saxons - qui tente de percer les mystères de « l'air intérieur ». On sait toujours mieux à quel point l'air des villes est pollué, et par quoi. Mais qu'en est-il au juste de celui que nous respirons à la maison, à l'abri supposé de nos portes et fenêtres ?

 

Pour l'essentiel, deux expressions génériques ont émergé ces dernières années outre-Atlantique. La première s'appelle « Sick Building Syndrome », autrement dit le syndrome des bâtiments malsains, reconnu par l'Organisation mondiale de la santé dès 1986. La seconde, controversée, porte le nom de « Multiple Chemical Sensivity », ou sensibilisation chimique multiple. Elle pourrait expliquer, au moins en partie, les malheurs du couple Méar.

 

Et, quoi qu'il en soit, il existe au moins une certitude : un très grand nombre de molécules chimiques, souvent toxiques, circulent et se mélangent jusque dans nos chambres à coucher. On trouve dans les peintures et colorants, dans les produits d'entretien et les bois collés des bibliothèques, dans les moquettes et les lessives, dans les décapants et les revêtements muraux ces douteuses merveilles que sont les composés organiques volatils (COV), le benzène, les hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP), le pentachlorophénol, le formaldéhyde, etc.

 

Dresser une liste est en réalité rigoureusement impossible. La plupart de ces molécules sont connues pour leur effet toxique, voire cancérigène ou mutagène, même à de très faibles doses. Or, en vieillissant, nos équipements ménagers relâchent toujours plus de ces composants empoisonnés. Avec quels résultats pour notre santé ? On ne sait, mais on aimerait savoir. Les pouvoirs publics ont bien installé voici deux ans un (embryonnaire) Observatoire de la qualité de l'air intérieur (BP 02, 77421 Marne-la-Vallée Cedex 2. Tél. : 01.64.68.88.49), mais il ne dispose pas de vrais moyens.

 

Est-ce raisonnable ? Nous passons une vingtaine d'heures en moyenne chaque jour dans des lieux clos, et certains chercheurs considèrent que l'air intérieur peut être bien plus pollué que celui que nous respirons dans nos rues ! Au fait, connaissez-vous l'étymologie du mot écologie ? Il est formé de deux racines grecques. La première, oikos, veut dire maison, et l'autre, logos, discours, parole. N'est-il pas temps de changer de discours sur la maison ? Il y a celle, commune, qui nous abrite tous : la terre. Mais il y a l'autre, la nôtre, notre refuge ultime. On en parle ?

 

Fabrice Nicolino

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