Lu dans Eureka, février 2000 N° 52

Péril en la demeure

 

Il y a plus de polluants à l'intérieur qu'à l'extérieur de la maison

Métro, boulot, dodo. On passe 80 % de notre temps à l'intérieur et on y respire un air malsain: benzène, dioxyde d'azote, moisissures... s'y accumulent. La question est sérieuse: un Observatoire de la qualité de l'air intérieur vient d'être créé pour évaluer le danger.

Comment ne pas s'alarmer face à la progression de ces maladies ? En vingt ans, I'asthme a doublé et touche aujourd'hui 10 à 12 % des enfants en France. Aux Etats-Unis, le cancer chez les petits a progressé de 30 % à 40 % en vingt-cinq ans pour les lencémies et les tumeurs du cerveau, et de près de 70 % pour les cancers du testicule (Environmental Health Perspectives, juin 1998). Quel effet pervers détraque ainsi la santé des enfants ? Un grain de sable s'est insinué quelque part, mais où ? Aujourd'hui, personne n'est en mesure de le dire.Des soupçons de plus en plus lourds pèsent sur un suspect jusqu'alors ignoré: la pollution de l'air à l'intérieur des maisons. Ces dernières années, les études sur les effets de la pollution extérieure se sont multipliées. Les villes sont équipées de capteurs pour suivre son évolution jour après jour. Désormais, la pollution extérieure est surveillée de près. Mais pour la pollution I'air intérieur: rien. Et pourtant... Nous passons de plus de plus de temps à l'intérieur, jusqu'à 80 % d'une journée et même plus pour les enfants. Qu'y respire t-on ? L'air est-il plus sain qu'à l'extérieur, comme on pourrait l'imaginer ? Pas du tout, s'alarment les scientifiques qui pilotent les premières études sur la question.

Historiquement, la première alerte à la pollution intérieure est intervenue à la suite d'intoxications dans des mobile homes américains. Après enquête, le formaldéhyde émis par les mousses isolantes en urée-formol a été incrimé. Il atteignait dix fois la dose maximale recommandée par l'Organisation mondiale de la santé (OMS). Ensuite, depuis moins de dix ans, des plaintes pour difficultés respiratoires, fatigue, etc., des maux regroupés sous le nom de sick bnilding syndrome (SBS) ou syndrome des bâtiments malsains, se multiplient et commencent à être prises très au sérieux aux Etats-Unis, dans les pays nordiques et en France.

Elles ont mené à quelques enquêtes sur la qualité de l'air intérieur, dont les résultats ne sont guère rassurants: climatisation défectueuse, moisissures, émissions chimiques... Il y a plus de polluants à l'intérieur qu'à l'extérieur de la maison. Le sujet devient si préoccupant que le secrétaire d'État au Logement a décidé la mise en place d'un Observatoire de la qualité de l'air intérieur, coordonné par le CSTB (Centre scientifique et technique du bâtiment).

250 SORTES DE MOISISSURES...

Les études en sont certes à leurs balbutiements, mais une certitude émerge, admise par les spécialistes de l'habitat: la qualité de l'air à l'intérieur des maisons s'est considérablement dégradée depuis le choc pétrolier de 1973. En effet, celui-ci a provoqué la politique d'économie d'énergie et d'isolation des bâtiments, tant et si bien qu'en vingt ans, le taux de ventilation a été divisé par deux ! L'habitude d'aérer se perd, les systèmes de climatisation ne sont pas toujours bien entretenus et certains calfeutrent même les voies d'aération. L'air que nous respirons ne circule plus comme avant.

Et ce confinement profite, on l'imagine bien, aux 250 sortes de moisissures (aspergillus, cladosporium...), aux microbes, aux actinomycètes (des bactéries qui ressemblent à des champignons microscopiques) qui envahissent les zones humides. "Nous assistons à une véritable recrudescence de la pollution biologique dans l'habitat ! ", déplore Fabien Squinazi, directeur du laboratoire d'hygiène de la Ville de Paris (LHVP). Quels effets ? "lls varient des difficultés respiratoires légères a des intoxications graves. Il y a quelques semaines, par exemple, une famille de quatre personnes a été hospitalisée d'urgence pour de graves troubles respiratoires. Une enquête a été menée chez eux: rien du côté du chanffe-eau, rien de visible. Les moisissures responsables se trouvaient en fait derrière les papiers peints", raconte-t-il.

Les acariens prolifèrent, eux aussi, dans les tapis et les literies non aérées. "lls ont certes existé de tout temps. Aujourd'hui, ils pullulent à cause de l'air insuffisamment renouvelé", s'insurge Fabien Squinazi. Et les conséquences sont désormais bien connues: les acariens sont directement incrimés dans l'asthme. "L'exposition aux acariens est à l'origine de 80 % des asthmes d'origine allergique chez les enfants, et 80 % des asthmes de l'enfant sont d'origine allergique", précise Frédéric de Blay, pneumologueallergologue aux hôpitaux universitaires de Strasbourg. Les allergènes s'accumuleraient dans les maisons et pourraient être responsables de l'augmentation du nombre d'asthmatiques. Heureusement, I'éviction des allergènes peut être curative pour les sujets à risque, comme l'a montré une étude menée sur l'île de Wight: les enfants nés de parents allergiques qui ont vécu dans un environnement sans allergènes ni acariens présentaient au bout de qua tre ans près d'un tiers d' allergies en moins que les autres.

 

DE NOUVEAUX PRODUITS CHIMIQUES

A défaut de la maîtriser, on connaît relativement bien la pollution biologique (moisissures, acariens...). En revanche, de nombreux points d'interrogation planent sur les émissions gazeuses dans la maison, dont on commence à peine à s'interroger sur les teneurs et les effets sur la santé. "Depuis trente ans, le développement de nouveaux produits chimiques pour le bâtiment, le mobilier et l'entretien a été très rapide. Ce changement n'a été suivi d'aucun contrôle de l'hygiène des bâtiments», analyse Séverine Kirchner, ingénieur au CSTB.

Parmi ces nouveaux produits, les composés organiques volatiles (COV), dont les aldéhydes, les phtalates, le toluène et beaucoup d'autres, sont particulièrement sur la sellette. "lls proviennent de l'émission aussi bien des feutres de coloriage pour enfants, des produits de nettoyage, des revêtements, des désodorisants, que des peintures, des moquettes, des colles... La liste est longue", énumère Christian Cochet, directeur de l'Observatoire de la qualité de l'air intérieur. Vous venez, par exemple, d'acheter un meuble en bois aggloméré. Il "sent le neuf" ? Son odeur peut provenir du formaldéhyde - ou d'un quelconque autre composé organique volatile - qui s'en dégage. Une étude de synthèse fondée sur 68 articles, publiée en 1994 dans la revue IndoorAir montre ainsi que les concentrations intérieures en COV atteignent au total 1100 microgrammes/m3 dans 1'habitat. Pour certains COV, elles sont jusqu'à 20 fois supérieures aux concentrations extérieures, d'après une étude menée par des chercheurs américains de l'US EPA (Environmental Protection Agency) et de Georgia Tech Research Institute. Quelques exemples ? Le toluène se retrouve à des concentrations de 20 microgrammes/m3 à 1'intérieur contre 5 microgrammes/m3 à 1'extérieur. En considérant que l'individu passe 80 % de son temps à l'intérieur, I' exposition (la concentration multipliée par la durée d' exposition) atteint 10 300 microgrammes/m3 par jour, contre 288 microgrammes/m3, soit 36 fois plus ! De même, les expositions au styrène, à l'hexachlorobenzène, peuvent être 50 fois plus élevées à 1'intérieur qu'à l'extérieur et jusqu'à 90 fois pour 1'hexane ou plus encore pour certains composés comme le pesticide 2,4-D qui se retrouve à des teneurs 300 fois plus élevées à 1'intérieur qu'à l'extérieur. Attention à ne pas tomber pour autant dans le panneau de "I'écolomarketing": ce qui paraît "naturel" est tout aussi susceptible d'émettre des substances chimiques. Le bois, par exemple, est traité contre les moisissures et les insectes. "La toxicité des émissions commence a peine d être étudiée. Mais le lindane et le pentachlorophénol, employés jusqu'à ces dernières années, sont désormais éliminés des traitements du bois", reconnait Christophe Yriex, ingénieur au Centre technique du bois et de l'ameublement.

 

LE BENZÈNE DANS LE COLLIMATEUR

Parmi les composés organiques volatiles, le benzène, cancérogène connu, a fait l'objet d'études particulières. Des mesures effectuées dans 50 foyers à Nancy et à Rouen ont mené à des résultats impressionnants: pour une concentration moyenne de 4,8 microgrammes/m3 à 1'extérieur, la concentration à l'intérieur atteint 10 microgrammes/m3. Lexposition individuelle (mesurée par un capteur non plus fixe, mais porté par une personne) atteint même 15 microgrammes/m3. Or l'objectif de qualité retenu par le décret du 6 mai 1998 sur proposition du Conseil supérieur d'hygiène publique de France est de 2 microgrammes/m3 pour un risque de 1/100 000 (un cas supplémentaire de leucémie pour 100 000 leucémies).

D'où vient ce benzène ? De la fumée de tabac et des gaz d'échappement des voitures principalement. "Le plomb supprimé dans le carburant, c'est bien ! Mais l'essence verte contient désormais du benzène, qui provoque des lencémies", accuse Fabien Squinazi. "On ne sait pas très bien pourquoi on le retrouve dans les maisons a des concentrations supérieures à celles de l'extérieur", reconnait André Cicolella, responsable de l'unité Évaluation des risques de l'lneris (Institut national de l'environnement industriel et des risques). "Les maisons avec garage semblent plus polluées, mais il existe sans doute d'autres sources internes, comme les émissions des matériaux, qui s'ajoutent à la pollution extérieure." Ainsi, malgré leur isolation, les maisons sont aussi contaminées par la pollution extérieure ! En ville, les oxydes d'azote (NOx), le monoxyde de carbone (CO), I'ozone (O3) se retrouvent dans les appartements. Ils s'infiltrent en effet par les systèmes de ventilation, les joints de fenêtres, les bâtiments étant toujours plus ou moins perméables.

 

LA POLLUTION EXTÉRIEURE S'INFILTRE

Ainsi, Airparif estime qu'à Paris, le nombre de "résidents de proximité" (habitant un immeuble à moins de trente mètres du centre de la chaussée) très exposés à une pollution d'origine automobile s'élève à 557 000. Le CSTB met en place un appartement expérimental près de la porte de Vincennes pour étudier comment la pollution pénètre et évolue dans cet appartement. A la campagne, les habitants ne sont pas non plus épargnés. On retrouve en effet des traces de pesticides d'usage extérieur à l'intérieur des maisons. Ils proviennent des zones agricoles traitées dans les environs ou des jardins attenants aux habitations, via l'animal domestique et les chaussures des occupants. "Le problème, c'est qu'on ne sait rien ! Rien des concentrations des polluants dans l'air, rien non plus de ce que contiennent les peintures, les colles, etc.", assène Christian Cochet. En avril 1999, une commission Afnor (Association française de normalisation) a été constituée pour rédiger une norme traitant du "contenu de l'information sur les caractéristiques environnementales des produits de construction pour le bâtiment". "Mais le sujet est à peine défriché", reconnait Valéry Laurent, responsable du département Produits et ingénierie de construction à l'Afnor. "Le plus grave, c'est que, de toutes les substances utilisées, on connait la toxicité d'à peine une sur 100 !", poursuit Christian Cochet. La rareté des recommandations de l'OMS témoigne bien de cette ignorance. Elles n'existent que pour quelques composants comme le toluène (7,5 mg/m3/j), le tétracholoréthylène (5 mg/m3/j) et le trichloroéthylène (2 mg/m3/j) par exemple. Or, les valeurs réunies par les chercheurs de l'US EPA et de Georgia Tech Rescarch Institute montrent que ces normes sont dépassées, pour le toluène et le trichloroéthylène dont les taux d'exposition atteignent respectivement 10,3 et 2,6 mg/m3/j. Pour le formaldéhyde, la recommandation extrapolée à une heure aboutit à 200 microgrammes/m3/h, soit 5 fois plus que les valeurs typiques mesurées.

 

A L'ORIGINE D'UN CANCER SUR MILLE

Malgré le manque d'études toxicologues, les chercheurs américains de l'US EPA et du Georgia Tech Research Institute, ont toutefois tenté d'évaluer le risque de cancer (tous cancers confondus) lié à la pollution de l'air intérieur. A partir d'articles donnant des concentrations moyennes de plus de vingt substances chimiques toxiques - comme celles citées auparavant - mesurées en intérieur, des expositions de la population à ces polluants et d'études de toxicité de ces substances recueillies dans trois banques de données américaines, ils ont estimé le risque à 10-3, c'est-à-dire que la pollution intérieure serait à l'origine d'un cancer sur 1000. Est-ce plus ? Est-ce moins ? En tout cas, ce n'est pas tout: "La pollution de l'air intérieur est aussi fortement suspectée de jouer un rôle dans la croissance des affections respiratoires, des troubles des systémes immunitaire et nerveux", précise André Cicolella. Tout reste à étudier. Le problème est complexe, les atmosphères intérieures d'un bureau dans une tour ultramoderne, d'un vieil appartement ou d'un pavillon par exemple n'ont pas grand-chose en commun.

Mais l' Observatoire de la qualité de l' air intérieur s'attelle à la tâche. "Un objectif du programme Ineris-CSTB est de préparer une première évaluation de la relation entre cancer de l'enfant et environnement intérieur", explique André Cicolella. Un autre objectif de l' Observatoire est d' imposer que la composition soit indiquée sur les étiquettes des produits du bâtiment. Enfin, un laboratoire d'étude de l'air intérieur va être mis en place au CSTB (voir encadré ci-dessus). Pour toutes ces missions, le ministère a dégagé... 4 millions de francs. C'est, certes, reconnaître un problème trop longtemps négligé, mais c'est bien peu en regard des frais de fonctionnement des réseaux de surveillance de l'air extérieur, qui dépassent 100 millions de francs annuels.

 

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