Critique du pré-rapport de l'expert Gérault

Par le Professeur Jacques Descotes, directeur du centre antipoison de Lyon

LABORATOIRE DE PHARMACOLOGIE

TOXICOLOGIE MEDICALE ET

MEDECINE DE L'ENVIRONNEMENT

INSERM U 80, Faculté de Médecine Lyon-RTH Laënnec

Professeur Jacques DESCOTES

Lyon, le Lundi 23 Mars 1998

1) Contrairement à ce qui est indiqué dans l'avertissement préalable, en page 6 du rapport, le problème posé n'est pas celui de déterminer si les substances chimiques utilisées pour la protection du bois sont dangereuses: la dangérosité de ces substances est établie depuis longtemps. Le problème posé cet celui d'une évaluation de risque ce qui suppose une approche très différente. Par ailleurs, il existe des références françaises récentes et très bien documentées, par exemple: "F. Testud- Pathologie Toxique en Milieu de Travail, Ed. ESKA. Paris 1998" dont l'expert aurait pu s'inspirer.

Il est regrettable que l'expert ne se soit pas plié aux règles de l'évaluation du risque, initialement proposés par les agences américaines auxquelles il semble attacher un si grand crédit, règles qui sont universellement admises aujourd'hui. On peut les rappeler brièvement: première étape = identification du danger (c'est à dire détermination de la toxicité des produits soupçonnés d'être en cause); deuxième étape = évaluation de la relation dose-effet toxique; troisième étape = estimation de l'exposition; quatrième étape = caractérisation du risque.

Il ne semble pas utile de rappeler qu'un risque est la probabilité pour que survienne un danger dans des conditions données d'exposition. Probabilité signifie incertitude. Toute évaluation de risque rigoureuse, outre qu'elle se doit de suivre les quatre étapes mentionnées plus haut, doit également s'attacher à décrire les incertitudes inhérentes à toute évaluation d'un risque, c'est à dire en définir les causes, l'ampleur et les conséquences. L'incertitude inhérente à toute évaluatuion de risque doit conduire à une certaine prudence dans les conclusions.

2) En ce qui concerne la responsabilité éventuelle du pentachlorophénol (P.C.P.), plusieurs éléments utiles auraient pu être mentionnés dans ce pré-rapport et un certain nombre d'inexactitudes doivent être soulignées:

# en raison de sa toxicité très élevée, le PCP a été interdit dans plusieurs pays (Suède depuis 1977, Allemagne, Danemark, Suisse). Insister à plusieurs reprises sur la faible toxicité supposée du PCP est donc pour le moins surprenant...

# contrairement à ce qui est affirmé, la 2,3,7,8-tétrachlorodibenzodioxine (ou dioxine de Sévéso) est un contaminant tout à fait mineur du pentachlorophénol, et les leucémies et hémopathies ne sont absolument pas des complications connues des expositions à la dioxine (à la différence de la chloroacné).

# on ne peut affirmer que "le PCP pur [...] ne présente pas de tels dangers". Dans une perspective d'évaluation de risque qui seule aurait été pertinente ici, le mot "danger" aurait dû être remplacé par "risque"; l'affirmation ainsi formulée est-elle correcte ? Je ne le pense pas.

# l'expert fait une confusion en matière de volatilité du PCP. Le PCP pur se présente effectivement sous forme de cristaux blancs ou brûnatres, peu volatils. Il est utilisé en solution dans un solvant pétrolier (qui n'est pas toujours du gazole, mais plutôt du white spirit, beaucoup plus volatil) ou en émulsion.

# Affirmer de manière péremptoire (page 8) que le PCP "est peu volatil" et que "seule une petite fraction d'une quantité déjà faible pourrait pénétrer dans les pièces de l'habitation" et que "on peut admettre que toute trace de solvant a disparu au bout d'une semaine" est surprenant au regard des analyses effectuées par le Laboratoire Municipal de Rouen.

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# Il est surprenant de lire que" la contamination de l'air ambiant n'est pas considéré[e] comme prioritaire par les autorités sanitaires [aux USA]". Cette affirmation me semble traduire une inquiétante méconnaissance de la réalité de la part de l'expert. La contamination de l'air ambiant: tabagisme passif, syndrome du bâtiment malade ("sick building syndrome"), multiple chemical sensitivity pour ne citer que ces trois aspects, sont au contraire au centre des préoccupations de l'Environmental Protection Agency et de très nombreux groupes écologiques et scientifiques aux Etats-Unis. Une lecture régulière des documents scientifiques ou des informations destinées au grand public démontre, sans ambiguïté, l'importance attribuée à ces problèmes outre-atlantique.

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# l'interprétation donnée en page 9 sur le classement du PCP en matière de cancérogénicité est tout à fait tendancieuse et je n'imagine pas que le Centre International de Recherche pour le Cancer, à l'origine de cette classification, puisse accepter la formulation proposée.

# on ne peut absolument pas considérer comme normaux des taux urinaires de PCP inférieurs à 1 mg/l chez des personnes supposées ne pas être exposées. De tels taux démontrent au contraire l'existence d'une exposition bien réelle d'une contamination par le PCP, ce qui contredit radicalement le raisonnement de l'expert. Il est important de souligner que les taux urinaires de PCP retrouvés chez les époux Méar (0.23 mg/l) sont très proches de la limite maximum admise par les allemands, à savoir 0,3 mg/l.

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# on ne peut pas du tout suivre l'expert dans sa conclusion sur la non-responsabilité à priori du PCP. En effet, pour atteindre cette conclusion, l'expert récuse tous les éléments en faveur du rôle du PCP en raison des incertitudes, certes réelles, qui entourent ces éléments, mais simultanément, il fait reposer ses conclusions sur des considérations totalement subjectives, comme une contamination par voie buccale (a-t-on le moindre élément concret permettant d'étayer cette hypothèse ?) ou la référence aux origines possibles des signes d'irritation des voies aériennes supérieures.

3) En ce qui concerne la responsabilité éventuelle du lindane, plusieurs inexactitudes doivent également être soulignées:

# j'aimerais savoir ce que l'expert entend par "cas médicalement prouvés" en matière de cancérogénicité chimique. Il s'agit , pour le moins, d'une notion "peu classique".

# il est étonnant que l'on puisse retrouver des concentrations urinaires de lindane dans le sang de personnes non exposées. Il y a là non seulement un problème de formulation, mais surtout un problème de fond. On ne peut parler de personnes non exposées si l'on trouve du lindane dans leur sang. Par ailleurs, il semble y avoir une discordance entre l'affirmation selon laquelle il n'a pas été trouvé d'-HCH dans l'atmosphère, alors que les bois traités en contenaient. Il est surprenant que l'expert n'aborde pas ce point et se contente de supposer une origine autre pour le y-HCH que les bois traités, sans apporter d'argument en faveur de son hypothèse.

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4) En ce qui concerne la responsabilité du toluène, les inexactitudes suivantes ont été relevées:

# il est inexact d'affirmer que les échantillons de bois prélevés pour analyses étaient peints ou enduits. Celà n'était le cas que sur une seule face (page 10 du rapport du professeur Lapluye).

# la quantité de toluène mesurée, à savoir 697 µg/m3 est très supérieure à la valeur guide actuellement retenue par l'Organisation Mondiale de la Santé (à savoir 260 µg/m3).

# Ces deux éléments doivent modifier quelque peu la position de l'expert. Quant au fait que l'hépatotoxicité soit le principal signe d'une exposition prolongée au toluène, il s'agit d'une erreur : le toluène n'est pas hépatotoxique.

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5) En ce qui concerne la responsabilité éventuelle de la laine de roche, les inexactitudes suivantes ont été relevées:

# Il est clair que les manifestations irritatives des époux Méar sont au moins théoriquement compatibles avec une exposition à la laine de roche. Par ailleurs, les dangers de ce type de matériaux sont loin d'être bien connus à ce jour.

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6) En ce qui concerne la responsabilité éventuelle du formaldéhyde, les inexactitudes suivantes ont été relevées:

# il est indiscutable que le formaldéhyde est ubiquitaire dans notre environnement. Toutefois, les valeurs atmosphériques liées à la pollution sont très inférieures à celles retrouvées dans la maison des époux Méar. Les concentrations de 199 µg/m3 sont suffisamment élevées pour justifier un examen plus attentif des conséquences que celui de l'expert. Par ailleurs, on ne peut affirmer que les panneaux de bois ne continuent plus à émettre de formaldéhyde sans le vérifier, d'autant que plusieurs analyses tendent à prouver le contraire.

# il est clair que le formaldéhyde peut provoquer des accidents allergiques, que ces accidents sont moins fréquents que les phénomènes irritatifs non allergiques. Celà ne suffit pas à refuser à priori un tel diagnostic sans fonder cette conclusion sur des éléments objectifs.

# il est possible de faire parvenir à l'expert un nombre de publications scientifiques récentes concernant la toxicité et la cancérogénicité du formaldéhyde. S'il est vrai que le formaldéhyde a été l'objet d'une médiatisation excessive, on ne peut laisser croire qu'aucune donnée scientifique ne soit disponible quant à sa toxicité et son immunotoxicité et sa cancérogénicité, notamment.

# on peut regretter encore une fois que l'expert n'ait utilisé que des sources américaines, pas toujours récentes. Il aurait pu citer le rapport sur "la pollution de l'air intérieur par le formaldéhyde dans les pays européens". Celà lui aurait d'ailleurs permis de faire reposer sa discussion sur les nouvelles valeurs guides de l'Organisation Mondiales de la Santé, fortement revues à la baisse.

# la critique faite par l'expert des critères sur lesquels l'Organisation Mondiale de la Santé base la détermination de ses valeurs guides est des plus étonnantes. Il ne me semble pas légitime de substituer une opinion personnelle à un consensus scientifique international, d'autant que celà conduit l'expert à proposer une interprétation très personnelle et à sélectionner les valeurs qui correspondent à son opinion, plutôt que celles résultant de ce consensus.

# l'expert semble ignorer que la valeur limite de 0,2 ppm de formaldéhyde dans les maisons isolées avec des mousses urée formol a été fixée par arrêté en date du 6 mai 1988 paru au Journal Officiel. On ne peut évidemment pas supposer que le formaldéhyde émis par ces mousses serait moins toxique que celui émis par les panneaux de bois!

# il est inexact de prétendre que les méthodes de dosage du formaldéhyde ne sont pas fiables.

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# il est surprenant que l'expert choisisse une valeur de demi-vie du formaldéhyde dans l'atmosphère et fasse reposer tous ses calculs sur cette valeur, sans prendre en compte les autres valeurs qu'il mentionne lui même. Une évaluation du risque rigoureuse aurait dû le conduire à effectuer plusieurs calculs prenant en compte les différentes hypothèses, puis à comparer les résultats et en tirer les conclusions. L'évaluation présentée repose en fait sur un ensemble d'hypothèses et de choix personnelles de l'expert qui le conduisent à proposer une conclusion tranchée. Le choix d'autres hypothèses l'aurait emmené à d'autres conclusions et l'on serait en droit d'attendre une analyse comparative des résultats, mieux à même d'aboutir à une évaluation scientifique du risque.

# si l'on peut suivre le raisonnement de l'expert en matières d'odeurs et de phénomènes irritatifs, il convient de souligner que son raisonnement n'est acceptable que pour autant que le formaldéhyde soit seul en cause. Pour ce faire, il faudrait accepter ses conclusions sur la non -responsabilité des autres toxiques. Un élément capital, totalement ignoré dans ce rapport, est le problème des mélanges ou des associations de toxiques.

# on ne peut absolument pas suivre l'expert dans sa conclusion que les troubles présentés par les époux Méar sont incompatibles avec ce que l'on connait des signes toxiques d'une exposition au formaldéhyde, tout au contraire. L'expert fait manifestement une confusion entre sensibilité et sensibilisation ce qui le conduit à des conclusions "journalistiques" que l'on ne peut partager.

Voici donc un certain nombre de commentaires que m'inspire la lecture de ce pré-rapport. Vous aurez compris que je n'en partage guère les conclusions. Comme je l'ai déjà indiqué, il aurait été préférable de réaliser une évaluation du risque structurée, prenant en compte les éléments objectifs disponibles, incorporant les différentes hypothèses plausibles (qu'elles soient en faveur ou en défaveur de la responsabilité de tel ou tel contaminant suspecté), comparant les résultats ainsi obtenus, et discutant des éléments d'incertitude. Personnellement, je ne pense que les conclusions tranchées de l'expert réflète l'état très imparfait des connaissances médicales et scientifiques actuelles.

Professeur Jacques Descotes

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