Paru dans le monde du 12 avril 1989

Il est important de souligner que cet article est paru en 1989. Voilà 13 ans que le problème de la pollution dans l'habitat a été soulevé en France. Il ressort de cet article qu'en1987 l'Organisation Mondiale de la Santé a publié pour l'Europe un recueil de recommandations relatives à la qualité de l'air. Qu'ont fait les responsables en France pendant ces années? Peu de chose à vrai dire.

Pollution à domicile

A l'intérieur des locaux, la pollution est souvent plus forte qu'à l'extérieur. Des mesures de prévention sont à l'étude.

La pollution n'est plus ce qu'elle était. Longtemps considérée comme la plus dangereuse des sources de pollution, l'atmosphère urbaine est aujourd'hui reléguée au second plan des nuisances atmosphériques. Alertés par les mesures qui montrent l'importance des polluants à l'intérieur des locaux professionnels et des habitations, les spécialistes tirent aujourd'hui le signal d'alarme et mettent en garde contre leurs éventuelles conséquences sur la santé.

Il n'existe pas une mais des pollutions atmosphériques. Un ensemble complexe de toxiques qui se combinent au gré du temps, des lieux et des conditions météorologiques et dont il est bien difficile d'apprécier les effets biologiques sur l'homme tant les études épidémiologiques sont longues et compliquées. Avec la crise de l'énergie qui, par souci d'économie, a progressivement incité les constructeurs et les usagers à limiter la ventilation et à renforcer l'isolation, la pollution des locaux, où une grande partie de la population passe souvent plus de vingt heures par jour, est devenue inquiétante. A la suite des auteurs nord-américains et canadiens, contraints par la rigueur de leur climat à une prise de conscience rapide de ces problèmes, les spécialistes français commencent enfin, non sans un certain retard, à se préoccuper du phénomène.

Trois sources essentielles - les polluants venus de l'extérieur, ceux qui résultent de l'activité des occupants et les nuisances engendrées par les matériaux de construction des locaux - contribuent à la pollution intérieure. Dans l'atmosphère confinée des habitations et des bureaux, on retrouve à une concentration supérieure la quasi-totalité des polluants extérieurs. Les gaz et les particules d'impuretés en suspension dans l'air s'infiltrent dans les locaux et s'additionnent aux sources intérieures de ces mêmes polluants : le dioxyde de soufre, le monoxyde de carbone qui provient des appareils de chauffage, des cuisinières et du tabac, le plomb apporté de l'extÈrieur sur les vêtements et les chaussures et retrouvé dans l'alimentation, les oxydes d'azote et l'ensemble des particules en suspension dans l'air ambiant. Cet air, dont nous respirons 15 mètres cubes par jour sur une surface pulmonaire de 80 mètres carrés, menace en premier lieu l'appareil respiratoire et, pour certains toxiques comme l'oxyde de carbone responsable de quatre-vingts décès par an en France, le système nerveux central, ou, pour d'autres, comme le plomb, les cellules sanguines et les reins.

Tabagisme passif

Avec ses trois mille composants identifiés à ce jour et ses cinq milliards de particules par cigarette, la fumée du tabac est incontestablement le plus redoutable des polluants liés à l'activité humaine. Alors que ni les effets cancérigènes reconnus du tabac ni les bronchites chroniques ou les maladies cardio-vasculaires liées au tabagisme ne parviennent à dissuader les fumeurs, le problème de la pollution tabagique se pose aujourd'hui en termes de tabagisme passif. Les études s'attachent à reconnaitre chez les non-fumeurs un risque objectif inhérent à l'atmosphère tabagique. " Il faut distinguer les enfants et les adultes, explique le professeur Stéphane Prétet, (service d'écologie respiratoire à l'hopital Cochin de Paris). Chez les enfants des gros fumeurs comme chez les allergiques et les asthmatiques évoluant dans une atmosphère tabagique, on constate une augmentation certaine des maladies pulmonaires et des infections respiratoires. En revanche, les études sur le risque cancérigène lié au tabagiséme passif sont contradictoires et l'amplitude de ce risque doit être précisée. " D'autre part, la fumée du tabac joue un rôle de catalyseur sur l'ensemble des autres polluants.

Les enfants particulièrement touchés

Parmi ceux-ci, les nuisances relevant des travaux de bricolage et d'entretien des habitations occupent une place grandissante. Ces activités conduisent à introduire dans les habitations des produits ou des matériaux générateurs de gaz, de vapeurs ou de particules susceptibles de polluer l'air ambiant. Cette forme de pollution atmosphérique constitue, avec le monoxyde de carbone, la principale cause d'intoxication par voie respiratoire en milieu domestique.

Les matériaux comme les hydrocarbures benzéniques et les pigments de peinture tels que le plomb, le cadmium, le chrome, sont une source de toxicité immédiate pour le système nerveux central, les muqueuses oculaires et respiratoires, d'autant qu'ils sont utilisés sans les précautions recommandées en milieu professionnel et en l'absence de surveillance médicale.

A long terme, leurs effets sont plus incertains, mais ils justifient les limites imposées par les organismes internationaux concernant l'exposition au plomb, au cadmium et au chrome. Quant aux vapeurs de solvants utilisés pour le bricolage ou l'entretien, elles peuvent, à long terme, provoquer des polynévrites, même lorsque leurs concentrations ne sont pas très élevées. Des études ponctuelles ont d'ailleurs montré, dans les pavillons de banlieue et leur jardin, où les habitants s'adonnent au bricolage, des taux de polluants supérieurs à ceux mesurés dans des appartements situés en plein coeur de Paris.

A l'intérieur des habitations, la cuisine et la salle de bains sont des hauts lieux de la pollution. Les nombreux aérosols de cosmétiques ou de produits d'entretien, dont on connait l'effet désastreux sur l'environnement, sont d'autant plus toxiques que les pièces sont souvent très mal aérées. Les minuscules particules de ces aérosols ont la fâcheuse habitude de pénétrer à l'intérieur de l'arbre respiratoire, d'y détruire le revêtement protecteur et de provoquer ainsi, notamment chez les personnes les plus sensibles, des infections respiratoires et des bronchites chroniques. La dernière source de pollution intérieure est liée aux matériaux de construction. Il s'agit du radon, un gaz radioactif émis dans l'air à partir de certains sous-sols ou du gaz naturel et dont certains pensent qu'il pourrait contribuer au développement des cancers pulmonaires. Il faut également citer les formaldéhydes provenant des bois agglomérés et l'amiante qui peuvent à long terme être à l'origine d'une pathologie pulmonaire grave. Enfin, à cette liste exhaustive des polluants domestiques, il convient d'ajouter les maladies respiratoires infectieuses et allergiques en rapport avec la climatisation des locaux.

En 1987, l'Organisation mondiale de la santé publiait pour l'Europe un recueil de recommandations relatives à la qualité de l'air. La pollution intérieure ne peut plus être méconnue et il est temps que les responsables se préoccupent de ses effets sur la santé auxquels les enfants sont particulièrement sensibles.

BEATRICE BANTMAN

Le Monde, 12 avril 1989, page 19

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