Le cauchemar des hypersensibles aux produits chimiques

 

La tolérance des humains à un environnement surchargé de polluants commence à atteindre sa limite, comme le laisse croire le nombre croissant de personnes éprouvant toutes sortes de maux liés à une hypersensibilité à certains irritants chimiques contenus dans l'atmosphère.

Autrefois, les mineurs descendaient un canari avec eux au fond de la mine. Si l'oiseau perdait conscience, il signalait la présence de gaz susceptibles de déclencher une explosion et les mineurs remontaient vite à la surface. Depuis quelques années, une sonde électronique a remplacé le canari qu'on envoyait jadis dans une mine avant les humains.

À l'aube du 21e siècle, le nombre croissant des malades de l'environnement sont les canaris qui alertent l'humanité entière. Devenons-nous plus sensibles aux quelque 70 000 composés chimiques couramment utilisés, et dont la toxicité à long terme est inconnue ?

Les personnes hypersensibles aux produits chimiques sont parmi les premiers réfugiés de l'environnement, ne pouvant plus vivre ni travailler dans des bâtiments ordinaires. « Même une faible odeur de parfum peut déclencher chez eux une panoplie de symptômes allant des troubles neurologiques à la crise d'asthme mortelle », explique l'épidémiologiste Michel Joffres, directeur de la recherche au Nova Scotia Environmental Health Centre, basé à Halifax, la seule clinique médicale publique au pays où l'on traite les hypersensibles.Une maladie qui brise bien des carrières, des mariages, des vies sociales et des espoirs. Les personnes atteintes désespèrent car le syndrome n'est toujours pas reconnu officiellement, bien que plus de 300 études scientifiques de la polytoxicosensibilité aient été publiées dans des revues médicales depuis 40 ans. C'est qu'aucun test de laboratoire ne peut la diagnostiquer et les symptômes varient d'un individu et d'un moment à l'autre.

Mais le problème commence à être pris au sérieux. Le ministère fédéral de l'Industrie a demandé à ses 5000 employés de ne plus porter de parfum. L'été dernier, deux étudiants de Halifax furent suspendus de leur école pour avoir maintes fois refusé de respecter un tel règlement.

Le Québec en retard

Déjà quatre provinces forment leurs médecins pour diagnostiquer cette mystérieuse maladie. Au Québec, nous sommes à la préhistoire. Le Collège des médecins harcèle les rares spécialistes de l'environnement qui s'intéressent aux traitements alternatifs testés à Halifax. La nouvelle Clinique de santé au travail et de l'environnement de Montréal a la capacité de diagnostiquer l'hypersensibilité. Un expert québécois qui y oeuvre, le Dr Pierre Auger, avoue cependant n'avoir aucun traitement, autre que l'évitement des polluants, à proposer aux patients... qui s'impatientent. Selon des études médicales américaines, entre 0,6 % à 6 % des gens (en Californie) ont reçu un diagnostic médical d'hypersensibilité, soit l'équivalent de 40 000 Québécois et Québécoises. Pas moins de 16 % des Californiens sondés ont dit éprouver une "sensibilité inhabituelle" aux produits chimiques.

Au Québec, les patients doivent prendre leur mal en patience : incapables de travailler, ils vivent souvent d'aide sociale, ragent, dépriment et pensent même au suicide. Ils ne sont pas admissibles au Programme d'adaptation de domicile (PAD) des personnes handicapées, par lequel la Société d'habitation du Québec accorde jusqu'à 18 000 $ aux propriétaires occupants et jusqu'à 8 000 $ aux locataires pour adapter leur logement à leurs besoins particuliers. Pourtant, les études de la Société canadienne d'hypothèques et de logement, qui finance le PAD, ont démontré que l'assainissement du logement améliore l'état de santé des hypersensibles.Contrairement à leurs voisins canadiens, les patients québécois ne sont pas organisés dans un groupe de pression et d'entraide. Toutefois, un nouveau groupe (l'AQVRAI) prépare un recours collectif contre les assureurs privés et publics refusant de reconnaître leur condition invalidante.

En Nouvelle-Écosse (moins d'un million d'habitants), les pressions exercées par patients et médecins ont incité la province à dépenser 3,5 millions pour construire la clinique hyper-saine de Halifax, en 1997. C'était dix ans après que des centaines d'employés de l'hôpital Camp Hill soient devenus hypersensibles (intoxiqués par un produit chimique utilisé dans les conduites de ventilation).

Une maladie comme une autre

Seulement 5 % des gens d'Halifax souffrent d'une allergie aux produits chimiques. Devant de telles substances, leur corps se défend alors en fabriquant des anticorps. La théorie la plus acceptée sur l'origine de l'hypersensibilité veut que les expositions répétées aux polluants - les pesticides sont les plus souvent incriminés - font un jour déborder le vase, Se produirait alors une sensibilisation du nerf olfactif, relié au système limbique, partie du cerveau qui influe notamment sur la mémoire et les émotions.

Les patients souffrent particulièrement du fait que plusieurs médecins, psys, parents et amis croient leur mal psychosomatique. « Il est traumatisant de souffrir pendant des années sans reconnaissance de son entourage », soutient le directeur du Centre de Halifax, le Dr Roy Fox, lui-même partiellement soulagé de son hypersensibilité au fameux Environmental Health Centre texan, à Dallas.

Bien que la psychothérapie puisse atténuer la peur des polluants, le psychiatre montréalais Joël Krepps explique que l'hypersensibilité ne répond pas à la définition fondamentale d'une maladie psychosomatique, à savoir qu'il y ait une cause psychologique et une lésion mesurable. « C'est plutôt somatopsychique, comme n'importe quelle autre maladie physique l'est. Toute maladie peut avoir des conséquences comme la dépression. La technologie a fait perdre aux médecins leur capacité d'écoute, estime le psychiatre, lui-même sensibilisé par une exposition à des moisissures toxiques dans son sous-sol trop humide. Cela mène à des situations absurdes : des patients arrivent à mon bureau, le teint verdâtre et éprouvant de la misère à monter l'escalier, et me disent que leur médecin leur a certifié qu'ils sont en parfaite santé ! » Le Dr Krepps souligne que seulement 25 % des études sur l'hypersensibilité concluent à la psychogenèse, et qu'elles ont d'importantes failles méthodologiques selon une analyse de la littérature publiée dans la revue médicale Archives of Environmental Health, en septembre-octobre 1994. D'ailleurs, dès décembre 1991, Santé Canada concluait, dans son bulletin Actualités, « qu'il faut d'abord admettre l'existence de cet état… et que le diagnostic de maladie psychologique ne doit être posé qu'en dernier recours. »

Un consensus émerge

L'année dernière, 34 experts américains en la matière proposaient une définition de l'hypersensibilité en cinq points, non encore réfutée dans la littérature médicale. Il s'agit (1) d'une condition chronique, (2) dont les symptômes sont reproductibles (3) en réponse à de faibles niveaux d'exposition (4) à des produits chimiques multiples et non reliés, (5) et dont les symptômes diminuent d'intensité ou disparaissent quand l'exposition aux déclencheurs cesse. Les auteurs ont aussi proposé un sixième critère, à savoir que la maladie affecte plusieurs systèmes (respiratoire, neurologique, cutané, digestif, etc.) à la fois, ce sur quoi la majorité des experts mondiaux s'entendent.

Santé Canada et la Défense nationale (les vétérans de la Guerre du Golfe sont quatre fois plus souvent hypersensibles) collaborent avec la Société canadienne pour les sensibilités environnementales dans l'organisation d'un premier symposium national sur les maladies environnementales, reporté à l'an prochain, faute de budget. « Nous sommes débattons encore pour trouver des ressources », nous a confié en entrevue téléphonique le Dr Bernard Choi, épidémiologiste en chef au Bureau des maladies cardio-respiratoires de Santé Canada. « Nous espérons aussi trouver de l'argent afin que le symposium soit l'occasion de produire une première définition clinique canadienne de l'hypersensibilité. Certes, pour mieux informer les gens, nous devrions rassembler les maladies environnementales, car la fatigue chronique et la fibromyalgie sont liées à l'hypersensibilité. Santé Canada les considère toutes dans le même dossier. »

Le meilleur traitement : les maisons saines

Le traitement le plus efficace de l'hypersensibilité est l'évitement des polluants : de l'air pur, des aliments biologiques, des suppléments et des médicaments non toxiques, de l'eau pure, des vêtements en fibre naturelle non traitée et des maisons aux matériaux sans émissions pétrochimiques.

Les études en cours à Halifax démontrent qu'un traitement global a déjà été bénéfique pour plus de 1 000 patients. Le traitement est axé sur la gestion du stress, l'évitement des polluants, la prise de certains médicaments allopathiques au besoin, la détoxication par un programme d'exercices et de cures en sauna et, chez certains patients très malades, la prise intraveineuse de magnésium.

Un des organismes publics ayant le plus étudié la question de l'hypersensibilité chimique ne relève d'aucun ministère de la santé : il s'agit de la Société canadienne d'hypothèques et de logement, l'agence fédérale responsable de l'abordabilité et de la qualité des logis. Dans ses publications, la SCHL met notamment en garde contre l'exposition aux gaz de combustion, aux vapeurs émises par les produits de nettoyage domestique, au perchloroéthylène utilisé pour le nettoyage à sec, et même aux soi-disant "désodorisants" et aux parfums, qui contiennent des solvants pétrochimiques.Dès 1990, la SCHL publiait L'Enquête sur l'impact médical d'un changement d'habitat sur les personnes hypersensibles à l'environnement, une étude d'un médecin de la Colombie-Britannique, le Dr Stephen Barron. Son sondage auprès de 29 personnes hypersensibles a démontré qu'elles ont toutes vécu une nette amélioration de leur état de santé après avoir réduit leur exposition aux produits chimiques à domicile.La SCHL a ensuite fait construire une maison modèle de recherche pour personnes hypersensibles. En bref, il s'agit d'un bungalow sans sous-sol, ce qui élimine le risque d'exposer les gens à de l'humidité excessive qui favorise la croissance de moisissures toxiques pour le système immunitaire et respiratoire. Cette maison est dotée d'un toit en acier galvanisé et un revêtement extérieur en fibre de bois comprimée pré-peinte.Les fenêtres sont en fibre de verre émaillée. On a évité le vitrage à faible émissivité qui filtre une partie du spectre solaire bénéfique. Le tour des portes et fenêtres est isolé à la mousse de polyuréthane, qui ne dégage plus de vapeurs peu après son injection. La maison est chauffée par de l'eau chaude qu'une pompe fait circuler dans un circuit de tuyaux de plastique installés sous les planchers de céramique. Toutes les pièces et même les placards et garde-robes sont constamment ventilés par un "VRC", un ventilateur qui récupère la chaleur de l'air vicié. L'air frais passe aussi par quatre filtres à particules et à vapeurs chimiques.Les murs sont dotés d'un pare-air et d'un pare-vapeur classiques, et isolés à la laine de roche, moins polluante et plus résistante à l'humidité que la laine de verre. Les murs et plafonds sont finis au plâtre sans additifs. Seule la salle mécanique est peinte, au latex Lifemaster 2000 (Glidden). Colles, scellants et vernis sont à base d'eau. Le rideau de douche est en coton et les calfeutrants sont sans fongicide.Les portes et boiseries sont en tilleul d'Amérique et en bouleau, essences dégageant moins d'hydrocarbures naturels (terpènes) que les conifères. Les armoires sont faites en contre-plaqué de type extérieur, afin d'éviter les panneaux d'aggloméré émettant beaucoup de formaldéhyde, un gaz irritant soupçonné d'être cancérigène. Les portes des armoires sont en bouleau. Finalement, l'entrée électrique et les appareils énergivores ont été installés loin des pièces les plus fréquemment occupées, pour minimiser l'exposition aux champs électromagnétiques.

André Fauteux

Ressources

Dr Pierre Auger, Clinique de santé au travail et de l'environnement de Montréal : (514) 849-5201.

Société canadienne pour les sensibilités environnementales : (613) 728-9493. Site Internet : www.eisc.ca

La SCHL a aussi publié un guide de 237 pages intitulé Matériaux de construction pour les logements des personnes hypersensibles, vendu au coût de 30 $. Pour le commander et pour obtenir la publication gratuite Maison de recherche pour personnes hypersensibles, composer le 1 800 668-2642.

L'Association québécoise des victimes de régimes d'assurance invalidité (AQVRAI) est à la recherche de cas d'invalidités non reconnues à travers le Québec : 1 877 622-4010.

À propos de l'auteur

André Fauteux est éditeur du magazine La maison du 21e siècle, dont le site Internet http://www.21esiecle.qc.ca affiche la version intégrale du Consensus américain de 1999 sur l'hypersensibilité.

Ce texte a été publié originellement dans le magazine Guide Ressources, de janvier 2001, vol. 16, no. 5

Reour MCS / Page d'accueil / Bienvenue / Témoignage / Polluants / Ventilation / Solutions /

Réglementation / Dernières nouvelles / Autres liens / A LireLu dans la presse / Ecrivez moi /