Lu dans "Le Monde" du 26 mars 2002

André Cicolella, le "donneur d'alerte" insoumis

André Cicolella a déjà eu dans le passé maille à partir avec une précédente hiérarchie. En 1994, le chercheur publiait le résultat de plusieurs années de travaux sur les risques cancérigènes de certains éthers de glycol. Ces substances étaient très employées dans des peintures, des nettoyants, des cosmétiques et maniées par des millions d'ouvriers et de particuliers. Le toxicologue constatait alors un lien entre des malformations de fœtus et l'exposition professionnelle de la mère.

Basé à Nancy, le scientifique travaillait alors depuis vingt-deux ans pour l'Institut national de recherche et de sécurité (INRS). Cet organisme, spécialisé dans l'étude des risques professionnels, dépendait de la Caisse nationale d'assurance-maladie et était géré paritairement par les syndicats et le patronat.

M. Cicolella organisait en avril 1994 à Pont-à-Mousson un symposium réunissant des scientifiques et des industriels de dix-sept pays, afin d'alerter sur les dangers du produit. Mais, peu avant cette rencontre, une équipe de l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) avait remis en cause les travaux de M. Cicolella, contestant la pureté d'échantillons. Le chercheur recevait une convocation de sa hiérarchie à Paris. L'homme refusait d'y répondre avant qu'un comité scientifique ne tranche le différend.

Une procédure disciplinaire pour insubordination était alors entamée. La direction de l'INRS tentait en outre de reporter le symposium, avant d'y renoncer mais d'interdire la présence du chercheur. Par solidarité, les personnels de Nancy se bâillonnaient devant le siège de l'établissement. Le tribunal de grande instance de Nancy, saisi en référé par l'intéressé, autorisait M. Cicolella à assister à l'événement. Les supérieurs du rebelle lui reprochèrent alors "de médiatiser à outrance un problème qui pouvait se régler à l'amiable, en interne".

En mai, le conseil des prud'hommes annulait la mise à pied infligée à M. Cicolella, mais la direction confirmait deux jours plus tard le licenciement pour faute grave. Un comité de soutien était alors constitué. Des autorités scientifiques et des inspecteurs du travail demandaient en outre la publication des actes du symposium.

L'Inserm prolongeait les travaux de M. Cicolella et, en 1997, confirmait la thèse de malformations fœtales liées aux éthers de glycol. En 1999, un rapport de l'Inspection générale des affaires sociales (IGAS) épinglait la gestion du dossier par l'INRS, ce dernier estimant cependant "avoir pleinement exercé sa fonction scientifique". De nouvelles études n'ont cessé depuis de confirmer la nocivité de certains éthers, confirmant les travaux du scientifique licencié. Mais, huit ans après l'alerte, la plupart de ces produits sont encore sur le marché.

Benoît Hopquin (avec Monique Raux à Nancy)

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