Lu dans le " Canard enchainé" du 14 février 2001

Peu d'agents et pas d'argent

Pas grand-chose a espérer de la nouvelle agence pour l'environnement.

 

Un taux de croissance de 6 % par an, voilà qui ferait réver n'importe quel chef d'entreprise. Sauf qu'il s'agit de la courbe du nombre de cancers du œrveau chez les moins de 15 ans en France. Depuis une vingtaine d'années, tous les pays industrialisés sont confrontés à une véritable « épidémie » de cancers de l'enfant. Aux Etats-Unis par exemple, depuis 1973, les leucémies infantiles ont augmenté de 27 %, le record étant détenu par le cancer des testicules (plus 68 % ). Afin de démasquer le ou les responsables de cette hécatombe, les Américains ont mis sur le coup un groupe spécial au sein de leur agenœ nationale chargée de la protection de l'environnement (US EPA).

Et en Franœ ? C'est la toute nouvelle Agenœ française de sécurité sanitaire environnementale (Afsse) qui devrait faire la lumière. Malheureusement, les députés, qui ont enfin voté sa création mardi 6 février après un marathon parlementaire d'un an et demi (« Le Canard », 17/VO1), l'ont dotée d'une lampe de poche.

Dans son ouvrage « La France toxique », le député André Aschieri faisait de l'augmentation des cancers du cerveau chez l'enfant une des raisons principales de sa volonté de créer cette agenœ. Seul en effet l'environnement peut fournir la ou les clefs du mystère. Mais à côté de ses deux sœurs aînées que sont l'Agence française de sécurité sanitaire et des produits de santé (l'Afasaps) - 450 millions de francs, 800 personnes -, et l'Agenœ française de sécurité sanitaire des aliments (Afssa) - 400 millions de francs, 700 personnes -, l'Afsse fait figure d'enfant pauvre et malingre: son maigre effectif ne sera que de 35 personnes et son budget de 37 millions (soit la moitié d'un char Leclerc)...

L'Afsse est d'autant plus mal pourvue que des trois agences de sécurité c'est elle qui écope de la mission la plus difficile, avec un champ d'action démesuré qui va des OGM aux nuisanœs sonores en passant par les légionelles, les téléphones portables jusqu'au risque chimique. Celui ci, en particulier, constitue une véritable terra incognita: œ sont pas moins de 100 000 substances chimiques dont on n'a jamais réellement évalué la toxicité que nous côtoyons tous les jours sans nous en rendre compte, et qui figurent au premier rang des suspects dans l'augmentation tous azimuts des cancers. Avec en bonne plaœ les solvants industriels (éthers de glycol...) et les pesticides, dont la Franœ est le plus gros consommateur en Europe (environ 95 000 tonnes par an).

Pour rassurer le consommateur, les industriels font valoir que tous les nouveaux produits commercialisés en Europe (environ un millier par an) sont homologués dans les régles de l'art. « Aujourd'hui un dossier d'homologation c'est un document de 40 OOOpages qui fait 4 mètres de haut et qui pèse 250 kg ! », s'effare l'un d'eux. Certes, mais ce n'est que depuis 1993 que 1'Union européenne a resserré les boulons. Avant cette date, le système d'homologation était une véritable passoire. Du coup, l'Europe s'est mise à rééplucher les vieux dossiers. Laissant de côté une écrasante proportion de ces substances, celles qui sont produites en petite quantité (c'est-à-dire à moins de 1000 tonnes par an) elle a commencé à s'intéresser aux autres, omniprésentes, qui sont au nombre de 2000, et dont les trois quarts baignent dans une parfaite « ignoranœ toxique ».

A un train de sénateur (une trentaine par an), les experts évaluent enfin la toxicité de ces substances. Ce ne sont d'ailleurs pas les Français qui font le plus de zèle. Sur les 200 produits ré-évalués en huit ans, la France s'est généreusement proposée d'en revoir moins d'une dizaine. «Dommage quand on sait que certaines de ces substances peuvent avoir un effet toxique à partir seulement de quelques dizaines de milligrammes, ce qui représente des millions de victimes potentielles !» commente un chercheur de l'Ineris. Il est vrai que l'évaluation toxicologique d'un produit chimique nécessite en moyenne cinq ans d'études et coûte 6 à 10 millions de francs.

A moins de faire des chèques en bois, ca risque d'être dur pour l'Afsse !...

J.C.

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