Lu dans le "Canard enchaîné" Mercredi 13 juin 2001

La pollution maison

Dehors le fond de l 'air effraie, mais à l 'intérieur ce n 'est pas forcément mieux.

 

LES pics d'ozone, on connaît. La pollution de l'atmosphère, les indicateurs de dioxyde de soufre et d'azote, les procédures d'alerte, tout ça n'a plus de secret pour nous. Mais l'air qu'on respire à l'intérieur des maisons et appartements ? Là, rien. Mystère complet. Pourtant, si le citadin ordinaire passe environ une heure dehors, il vit 80 p. cent de son temps dans des endroits fermés, domicile, bureau, loisirs, moyens de transport... Or, explique Roger Marthan, de l'Inserm, « la pollution y est souvent plus élevée que celle de l'extérieur ». Meubles, colles, peintures, produits d'entretien, de bricolage, revêtements de sol, produits cosmétiques, tout cela contient des COV (composés organiques volatils), joyeusetés qui peuvent provoquer des troubles neurologiques. Le benzène est cancérogène. Le benzoate de benzyl, volontiers utilisé dans les traitements antiacariens pour moquettes, est un irritant respiratoire. Le xylène et le toluène présents dans les peintures et les vernis sont neurotoxiques. Et « les substances comme l'acroléine, présente dans la combustion de l'huile de friture, dans les solvants de peinture et de colles et dans la fumée, sont très mauvaises pour les bronches asthmatiques », ajoute le pessimiste Roger Marthan.

Pour tous ces produits, pas de normes. Pas d'étiquetage. Du moins en France. La directive européenne «Produits de construction » de 1993 qui mentionne la limitation des polluants dans l'air est sans portée réglementaire dans notre beau pays. Du coup, on peut se permettre n'importe quoi. Castorama avait ainsi lancé voilà quelques années une campagne incitant les futures mamans, une population pourtant particulièrement sensible, à tout repeindre en bleu ou rose pour accueillir bébé. Enfer et damnation: « Les peintures sont loin d'être inoffensives », rappelle MarieClaude Lemaire, ingénieur à l'Ademe (Agence pour le développement et la maîtrise de l'énergie). Cette agence l'ayant sérieusement tancée, la chaîne du bricolage la consulte désormais par mesure de précaution.

Quant aux fabricants de moquette, très inquiets pour leur chiffre de vente, en chute libre depuis qu'une firme d'aspirateurs a exhibé en gros plan à la télé un acarien crochu, eux aussi prennent les devants et se font désormais certifier auprès du très sérieux label allemand « GUT ». Mais ce sont quasiment les seuls.

Pour prendre des mesures préventives efficaces contre la pollution intérieure, il faudrait un diagnostic. Des études épidémiologiques de vaste ampleur. « Mais les scientifiques se sont jusqu'à présent principalement intéressés à des expositions à hautes doses concernant un faible nombre de personnes, comme dans les milieux professionnels », note dans son rapport récent « Villes: un air trompeur ? » la députée Annette Peulvast-Bergeal. Manque de bol, pour l'air intérieur, il faut faire exactement l'inverse: étudier l'exposition de larges couches de population à de faibles doses sur une longue durée...

Aiguillonné par les problèmes de l'amiante ou du plomb dans les peintures anciennes, le gouvernement se hâte avec lenteur. En 1999, il a créé un « Observatoire de l'air intérieur », qui traîne à s'installer et devrait piloter à partir de 2002 une campagne - actuellement en phase expérimentale - sur un certain nombre de polluants dans un millier de sites comme écoles ou logements... On dit aussi que deux groupes interministériels devraient bientôt plancher sur la mise au point de labels... Maigre.

En attendant, cette menace n'est pas encore prise très au sérieux par la justice. Ainsi une famille bretonne, les époux Mear, vient d'être déboutée après plusieurs années de procédure par la cour d'appel de Rennes. Peu après avoir emménagé dans un pavillon neuf, ils avaient commencé à éprouver une irritation des muqueuses nasales, des insomnies, des difficultés respiratoires, etc. Les juges ont estimé que les bois collés agglomérés, contreplaqués produits de traitements des bois, colles n'y étaient pour rien, et les plaignants ont dû aller respirer un air meilleur en déménageant.

Louis Colvert

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