Lu dans le magazine des maisons écologiques "Maison du 21e siècle"

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Les victimes du bois traité ripostent... en cour

En 2000, le FBI soupçonnait Thomas Milam d'avoir empoisonné sa femme Lynn, hospitalisée six fois pour de graves crampes, vomissements et diarrhées. Son urine contenait 100 fois la norme d'arsenic, de 50 parties par milliard. L'enquête criminelle cessa quand on découvrit que son mari était plus empoisonné qu'elle ! Ce couple du Mississippi poursuit ses fournisseurs de bois traité à l'arséniate de cuivre chromaté (ACC) pour avoir omis de les avertir de ne pas scier ce bois à l'intérieur car il contient et libère de l'arsenic et du chrome cancérigènes. Ils ont dû abandonner leur chalet de rêve, rempli de sciure hautement contaminée.

Wall Street pourrait sous-estimer l'importance de la guerre juridique qui démaue autour de ce bois de couleur verdâtre, un dossier qui s'apparente de plus en plus à celui de l'amiante et des cigarettes, affirmai le 17 juin dernier le journal financier new-yorkais Barron's, de Dow Jones Inc. Dans les années 80, le gouvernement américain avait voulu forcer l'industrie à avertir tous les consommateurs de porter des gants, des lunettes et un masque en utilisant ce produit. Mais les lobbyistes du bois traité ont convaincu Washington d'accepter un programme d'information volontaire... qui fut un échec total. Pas surprenant, car il aurait réduit les ventes de ce populaire bois, qui atteignent 4 milliards de dollars annuellement aux Etats-Unis et 750 millions $ au Canada.

Le bois traité à l'ACC est déjà banni au Japon et en Suisse et son usage est restreint dans plusieurs pays. Il sera retiré volontairement du marché résidentiel nord-américain en 2004. L'industrie a aussi intensifié son programme voIont aire cette année, mais l'information n'est p as ouvertement disponible dans tous les magasins. Pour plusieurs victimes, ce pourrait bien être trop peu, trop tard.

Un dossier qui s'apparente de plus en plus à celui de l'amiante et du tabac.

Un « danger imminent »

« Le bois traité à l'ACC devrait être banni immédiatement car quiconque 1'utilise s'expose à un danger imminent, » nous a déclaré en entrevue téléphonique le pathologiste américain Bill Croft, co-auteur en 1984 de la première étude médicale à documenter l'intoxication humaine par la combustion de ce produit. « Il y a 20 ans, la Ville de Green Bay (Wisconsin) bannissait la construction de fondations en bois traité, sa combustion représentant un trop grand danger pour les pompiers. »

En toxicologie, l'arsenic est au premier rang des substances dangereuses. Il cause des problèmes gastriques et neurologiques et même de faibles expositions peuvent à long terme notamment causer le cancer de la peau, du poumon, de la vessie et du foie. Plusieurs études ont conclu que toucher occasionnellement au bois traité à l'ACC ne représente pas de risque signifîcatif à la santé, rapporte Santé Canada tout en soulignant que le bois américain contient davantage d'ACC.

Toutefois, les dangers de faibles expositions répétées à l'arsenic ont été sous-estimées, reconnaissent maintenant les experts, L'année dernière, la très conservatrice administration Bush réduisait de 80 % sa concentration maximale permise dans l'eau potable, à 10 parties par million contrairement à 25 pprn au Canada. Puis des parcs ont été fermés à travers les États-Unis quand des concentrations très élevées d'arsenic ont été trouvées sous et même à la surface de certains modules de jeu.

En décembre, des conseillers de l'Agence de protection de l'environnement américaine (EPA) recommandaient de tester d'urgence tous les enfants jouant régulièrement sur du bois traité à l'ACC. L'Environmental Working Group (EWG), un groupe de recherche écologiste de Washington, a pour sa part calculé que l'arsenic causera un cancer de la peau chez un de ces enfants sur 500, car les bébés mettent leurs doigts dans leur bouche en moyenne six fois par heure. Le ministère fédéral de la Santé n'a pu analyser l'étude, « l'EWG ayant refusé de nous transmettre les données de base », déplore le porte-parole de Santé Canada Marc Richard.

Agir avant de compter des corps

Inventé en 1930 pour quintupler la durée de vie du bois extérieur, l'ACC est devenu très populaire dans le secteur résidentiel au cours des années 70, comme agent de conservation jugé plus sécuritaire que le créosote et le pentachlorophénol. Santé Canada sait depuis les années 80 que le bois traité à l'ACC lessive deux produits hautement cancérigènes, l'arsenic (insecticide) et le chrome (fongicide) et reconnaît qu'aucune dose d'arsenic n'est sécuritaire, surtout pour les enfants. « J'ai effectivement recommandé qu'on l'éloigne des enfants », a confirmé au quotidien Citizen d'Ottawa un chercheur du Ministère, Dieter Riedel, qui conseillait aussi en 199 5 que soit évité tout contact entre le bois traité et l'eau de baignade.

L'arsenic libéré par le bois traité peut être respiré sous forme de poussière, de sciure ou de fumée, ingéré par les enfants qui mangent du sable ou de la terre ou qui touchent au bois et mettent leurs doigts dans leur bouche, absorbé par la peau si celle-ci ou le bois sont humides ou via une écharde. Santé Canada n'a jamais bien alerté le grand public de ces risques, sauf dans un obscure feuillet Actualités pub hé en 1990. celui-ci conseillait notamment de ce qui n'a pas empêché la vente de dizaines de milliers de tables de pique-nique en bois traité !

« Il ne faut pas attendre de compter des corps avant d'agir », commente le Dr Ed Napke, premier directeur de la Division des maladies reliées aux produits à Santé Canada. Aujourd'hui à la retraite, cette sommité en épidémiologie estime que le Ministère aurait dû bannir ce produit depuis belle lurette. C'est ce que demande au Fédéral une pétition signée par quelque 5 000 Canadiens et initiée par une Ontarienne, Deborah Barrie. Gravement malade, celle-ci risque de perdre un bras et, tout comme son mari, ses enfants et ses voisins, de mourir du cancer après avoir respiré pendant dix ans de la fumée de bois traité brûlé par un voisin. Mme Barrie a eu connaissance d'au moins trois agrégats de cancers liés à l'exposition au bois traité, notamment chez quatre employés d'une cour à bois du Sud américain, dont l'un, âgé de 23 ans, vient de mourir en mai. « Si ces victimes peuvent me trouver, dit-elle, s'il-vous plait quelqu'un dites-moi pourquoi le gouvernement ne peut trouver de tels agrégats. »

« En vendant ce produit, les fabricants promettaient qu'il ne contaminerait pas l'environnement », rappelle le Dr Bill Croft qui, depuis 1986, a témoigné en faveur de trois victimes dédommagées par l'industrie. Ils n'ont pas été honnêtes avec le public et le gouvernement les a protégé de peur qu'ils le poursuive. » Le porteparole de Santé Canada dit qu'il n'a jamais entendu parler de risques que l'industrie poursuive le Ministère. « Nous n'hésitons pas à bannir les pesticides jugés dangereux et à appliquer, en établissant les doses permises, des facteurs de sécurité tenant compte de la plus grande vulnérabilité des enfants, » dit Marc Richard. Les seuils tolérés au Canada, ajoute-t-il, tiennent aussi compte de l'exposition naturelle à l'arsenic, ainsi que des très fortes concentrations qui augmentent la prévalence des cancers de la peau tels que mesurés dans l'eau potabale à Taïwan.

Moisissures et gaz d'arsine

Le cancer n'est pas la seule conséquence d'une exposition répétée à l'arsenic. « Un nouveau-né exposé à de la poussière d'arsenic a vu 80 % de ses poumons détruits », explique le docteur Croft. Il y a aussi des cas de spina bifida, de lésions cérébrales, de problèmes cardiaques et d'autres malformations chez les nouveaux-nés de mères ayant respiré de très faibles quantités de poussière d'arsenic. J'aimerais étudier ces cas mais les fonds de recherche sont rares. »

À l'été 1996, Andrea Johnson, de Halifàx, déjà hypersensible aux produits chimiques, a soufert de nausées, d'irritations pulmonaires et de douleurs dans les mains et les pieds après avoir marché nu pieds sur son nouveau patio en bois traité et touché à la main courante. Elle croit aussi avoir respiré un peu de sciure qui s'est infiltrée dans la maison. Pour sa part, le menuisier Kevin Luckel, de Terra Aalta, en Virginie oocidentale, a travaillé pendant deux jours avec du Contreplaqué traité fortement détrempé. « J'ai dû être hospitalisé car je ne tenais plus debout. Les spasmes musculaires étaient si intenses que j'avais l'impression que ma colonne vertébrale se faisait écraser. » Des enfants de Seattle dans l'État de Washington, Alex et Erick Whittrock, ont développé des s problèmes oculaires, d'agressivité et d'hyperactivité après avoir été en contact pendant dix ans avec une balançoire et un carré de sable en bois traité. Des niveaux extrêmement élevés d'arsenic ont été mesurés dans le corps d'Alex et aussi dans le sol et même sur la balançoire une décennie après son installation.

Un tueur invisible

La plupart des intoxications à l'arsenic ne sont jamais diagnostiquées. En mai 1984, le Journal de l'American Medical Association publiait l'étude cosignée par le Dr. Croft. C'est l'histoire d'une famille de huit personnes qui a chauffé sa maison du Wisconsin pendant quatre hivers en brûlant du bois traité dans un petit poêle qui déversait beaucoup de fumée dans la maison. Tous les membres de la famille ont développé de sérieux problèmes neurologiques, cutanés, pulmonaires, circulatoires et ils perdaient leurs cheveux en hiver ! « Avant de nous trouver, ils avaient dépensé deux millions de dollars en frais médicaux et vu soixante médecins pendant dix ans, explique Bill Croft, qui a étudié des composés cancérigènes de 1970 à 1983 au dépzutement d'oncologie humaine de l'Université du Wisconsin, Les médecins ne sont pas assez formés Pour diagnostiquer des empoisonnements environnementaux. L'arsenic est détectable dans l'urine et le sang uniquement dans les cas d'empoisonnement aigu car le corps l'élimine et en stocke très rapidement une partie dans ses organes. Seule est cumulative avec l'exposition. »

Les moisissures convertissent l'arsenic en sa forme la plus toxique

Le 5 novembre 1995, Mme Laurie Walker, de Clearfield en Utah, aidait son mari à décharger d'un camion du bois traité à l'ACC très mouillé, pour en bâtir une clôture. Des échardes se sont glissées sous deux ongles de sa main droite. « En quelques minutes, ça s'est mis à chauffer et à enfler », nous a-t-elle relaté en entrevue téléphonique. Elle a beau avoir arraché les échardes, ses ongles ont rapidement noirci par la nécrose (mort) des tissus. Deux mois après l'accident, cette femme en bonne santé a dû se faire amputer un doigt jusqu'à la première jointure, puis un second avant la fin de 1996. Personne ne l'avait averti de porter des gants en manipulant ce bois. Ce n'est qu'en avril 2002, à l'ouverture du procès qu'elle avait intenté en 1998, qu'elle a obtenu un règlement hors cours de 150 000 $ de la part du fabricant de ce pesticide, Hickson Corp., ainsi que du traiteur et du détaillant du bois.

« C'est un cas très significatif, dit son avocat David McCrea, car le. échardes sont communes et l'arsenic tue les cellules environnantes. Quatre-vingt-dix-neuf pour cent du temps, le corps récupère, mais les menuisiers vous diront qu'une écharde de bois traité est douloureuse et ne guérit pas. Je connais au moins trois autres personnes avec de telles échardes, dont l'une s'est faît partiellement amputer un pied et l'autre qui risque de perdre le bas de sa jambe. » McCrea, de Bloomington en Indiana, a déjà remporté trois procès devant jury, et des dédommagements hors cours pour trois victimes, dont une somme record de 667 000 $ pour Jimmy Sipes du même État, devenu extrêmement malade après avoir respiré de la sciure et des vapeurs d'arsenic en sciant du bois traité à l'intérieur pendant quatre jours. « Les mots ne peuvent décrire mon mépris pour cette industrie, dont certains membres disaient que ce bois était traité au sel. »

Au Canada, aucune poursuite n'aurait été intentée contre l'industrie. « Avec le grand nombre de traiteurs aux Etats-Unis, l'application des règlements n'est peut-être pas aussi rigide qu'ici, où Environnement Canada s'assure que nos gens font un bon travail », estime Paul McKeogh de lInstitut canadien du bois traité. « Le problème, répond Deborah Barrie, c'est que 90 % de l'ACC n'est pas adéquatement fixé dans le bois ».

Pour sa part, le docteur Bill Croft conclut qu'il vaut mieux utiliser du bois non triaté et le laisser grisonner, car il résistera alors mieux aux moisissures. « Une centaine d'espèces de moisissures résistent à l'arsenic et certaines peuvent être mille fois plus toxiques pour un enfant que pour un adulte. En s'implantant sur du bois traité à l'ACC, les très toxiques Stachybotrys, le Penecillium et le Cladysporum émettent de puissantes toxines qui favorisent la conversion de l'arsenic en sa forme la plus toxique, le gaz d'amine. C'est sans doute ce qui tua Napoléon, qui n'était malade qu'à la maison. La colle de son papier peint était à base d'arsenic bactéricide qui en réagissant avec des moisissures croissant derrière le papier émettait de l'amine. Surtout, il ne faut jamais asperger les moisissures d'eau de Javel, car elles émettront alors davantage de toxines. »

De toute évidence, le concept de maisons saines ne cesse d'évoluer, mais trop souvent au prix d'une souffrance pourtant évitable.

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